III-i GRAY AU TRAVAIL
et le triomphe, partisans et adversaires s'étaient aperçus d’un grand changement. À force de savoir précis et de froide critique Bentley avait réduit au silence l’érudition élégante et vague. Par la lecture exacte d’une lettre d’alphabet, il avait montré que le modèle de perfection n’était qu'un faux. Les sarcasmes de Swift et de Pope, les réquisitoires de Dawes et de Warburton n'avaient pas ébranlé l'évidence : « La chose elle-même vaut cent codes reums » 106,
Cette doctrine n'est d’ailleurs qu'une conséquence, dans le domaine de l’érudition, de la mécanique de Newton et de l’empirisme de I,ocke. On est frappé de la ressemblance entre les lectures de Gray et le programme d’études établi par Locke pour le gentilhomme : rhétorique, auteurs classiques, traités politiques et juridiques, histoire et géographie, voyages, dictionnaires « de toutes sortes », et « très savants discours » de Vossius « concernant toutes les sciences »1%, Acquisition patiente, condamnation du savoir superficiel et des idées préconçues, vérification par les relations et les analogies réelles, libre examen sur données certaines, et jusqu’à la préoccupation de marcher « droit à la recherche du savoir », constituent la substance pratique de la Conduite de l’'Entendement 9. Plus généralement encore, l'esprit de Gray est celui d’une époque dont les caractères européens sont bien connus. Un rationalisme critique révise les valeurs en regardant la nature et le passé, en décomposant l’espace et le temps. L'intérêt se porte sur tout objet et découvre partout sa matière. C’est le siècle des voyages, des collections et des sociétés savantes; le siècle des dictionnaires, le siècle encyclopédique.
Ces actions s’intègrent chez un homme prédisposé à l'exercice mental qu’elles sollicitent. La manie de la recherche méticuleuse, la patience à expliquer, à remonter aux origines lointaines sont des aspects courants de la névrose. De même, l’interminable discussion, la souffrance devant la lacune, le scrupule, le doute, l’hésitation à conclure. De même, aussi, le besoin d’ordre, le collectionnisme, le fétichisme de l’authentique, et un certain amour de la vérité qui n’est qu'une aspiration à la sécurité 111.
L'étendue de son savoir ne sera pas exagérée, ne fera pas illusion. Certes — et pour son plus grand mal — il étudia la médecine 12. Il annota des livres de gastronomie 13. A feuilleter ses Common-
108. « Ratio et res ipsa centum codicibus potiores sunt. » Cf. J. E. Sandys, À Short History of Classical Scholarship, Cambridge, 1915, p. 267. Voir R. C. Jebb, Bentley, EMI, Londres, 1882, notamment pp. 211-0.
109. Some Thoughts concerning Reading and Study for a Gentleman (Works, 0. c. sup. II vi n. 179, Il, pp. 497-504).
110. Conduct of the Understanding (ibid., X, pp. 23-111; la citation, p. 24).
111. Cf. Janet, o. c. sup. I ii n. 1, pp. 51-5; Adler, o. c. sup. 1bid., pp. 55, 291.
112. Cf. lettre de Walpole à Mason, 3avril1775 (Letters, o.c. sub. ILiüin.1,1X, p.175).