‹ Essai sur Thomas GrayChapitre 195 sur 446 · GW IV 178, 181. 75. GW IV · texte numérisé non relu

GW IV 178, 181. 75. GW IV

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À force de mouvoir les détails, il voyait par surcroît s’animer les ensembles. Il dressait le décor : l’ombre fraîche du platane auprès du pont de l’Ilysse, ou le Pirée scintillant de lumières au jour des fêtes de Diane 7. Il se mélait à la cohue des sophistes, massée à la porte de Protagoras gardée par un esclave eunuque 77. Il suivait leur troupe sous le portique, pénétrait jusqu’au chevet du frileux Prodicos *#. Il reconnaissait Gorgias aux intonations de son éloquence antithétique, et le riche Nicias à son austère piété ®. Au centre de la fresque souriait la laideur de Socrate, héros et presque dieu. I1 applaudissait à ses ironies, à son art d'égarer les contradicteurs, à ses arguments triomphants 5. Il pleurait au récit de sa mort : « Tout lecteur intelligent éprouvera ce que, dit-on, éprouvèrent les assistants. La candeur, l'humanité, l’enjouement, l’intrépidité sans feinte de Socrate lui arracheront des larmes comme la perte d’un père, et. lui découvriront une âme qui, si elle ne l'était pas, méritait du moins d’être immortelle » 1, Il écoutait ses discours comme la voix même de l’harmonie, et cédait au rythme du dialogue #2. Jugement profondément juste, il appelait le Phédon un chef-d'œuvre tragique, et le Banquet un chef-d'œuvre de comédie #%. Après tant de querelles dogmatiques et de lieux communs sur l’amour, il n’est pas négligeable de voir comprendre, à défaut de toute la pensée de Platon, une large part de sa poésie f4,

Parallèlement à l'étude de l'antiquité, Gray se consacra à l’orientalisme. Son goût dut naître de bonne heure. Du côté paternel, on servait dans la Compagnie des Indes #5. S'il fut surnommé Orosmades à Eton, c’est sans doute qu’il y montra quelque penchant pour l’histoire de la Perse. En 1735, il avait, on s’en souvient, adressé à Walpole une lettre en style arabe, où ondulaient les palmiers de Médina, où miroitaient les sables du désert de Libye 56,

Quelques figures de Musulmans, aussi fantaisistes que redoutables, hantaient la littérature depuis le moyen âge®7. Mais du jour où le Bourgeois se fut paré de « turqueries » et où M. de Cézy, ambassadeur à Constantinople, eut rapporté à Racine son intrigue

76. GW IV 79-82, 221. 77. GW IV 181. 78. GW IV 184. 79. GW IV 168, 147. 80. GW IV 194-6. 81. GW IV tre. 82. GW IV 171. 83. GW IV 171.

84. Voir cependant Shaftesbury, 0. c. sup. II v n. 35, I, pp. 193-4 (Advice to an Author, I, 3).

85. Voir C. H. Crouch, Ancestry of Thomas Gray the Poet, dans The Genealogists Magazine, déc. 1927, pp. 74-5, et Leonard Whibley, Thomas Gray at Eton, Blackwood’s Magazine, mai 1929, pp. 611-2.

86. CT I 17-0. Cf. sup. II ii, p. 73. et inf. IV i, pp. 298-090.

87. Par exemple, le Soudan du Conte de l'Homme de Loi de Chaucer, emprunté d’ailleurs à Gower, Confessio Amantis. I,e merveilleux oriental apparaît aussi dans le Conte de l’Ecuyer. Le Sarrasin, le Maure, le conquérant à la manière de Tamerlan sont, d’autre part, des types littéraires bien connus.

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de sérail, les thèmes orientaux connurent une faveur nouvelle %. On ne saurait démêler ici l’enchevêtrement des causes politiques, économiques ou simplement évolutives qui tournaient alors les regards vers l’est. A côté de l'expansion maritime et coloniale, une mode se développa. Pour le grand public, les aspects littéraires en sont représentés par l’œuvre de traduction de Galland et des Pétis, que Tonson, Ambrose Philips, William King et d’autres adaptèrent au public anglais. Les dérivés foisonnèrent *?. Non seulement les périodiques du jour s’encombrèrent de contes turcs, persans ou chinois, mais ni le Montesquieu des Lettres, ni le Voltaire de Zadig, ni Addison, ni Johnson, ni Goldsmith, ni même la muse bucolique de Collins ne dédaignèrent ce vêtement pittoresque pour orner leurs idées ou leurs sentiments *.

Cet exotisme tourna généralement à la satire ou à l'édification directe. Le « bon chinois » parla comme le « bon sauvage ». Abordant les études orientales dans un esprit différent, Gray n’en considéra que l'aspect érudit. L’exploration des pays grecs et latins et les recherches poursuivies dans le Levant voisinaient; s’identifiaient même chez un Jacob Spon ou un George Wheeler. Une relation semblable se vérifiait dans l’antiquité. Une vaste chaîne s'offrait alors, développée dans l’espace et dans le temps, qui, remontant à Hécatée de Milet, entourait à la fois les grands empires d'Alexandre et de Rome, les dynasties héritières des Perses, des Assyriens et des Mongols, les hordes dévastatrices des Lieux Saints, et, dans le monde moderne des navigateurs, la foule des messagers d’ambassade et des missionnaires, des aventuriers et des négociants, des exégètes et des archéologues.

Les quatre premiers livres d'Hérodote, Eratosthène, Strabon et Ptolémée, les petits géographes auteurs des Périples ; les récits d'un Foucher de Chartres ou d’un Robert de Reims, hommes de plume compagnons des Croisés; les voyages de Marco Polo; les Itinéraires de pèlerins qui, à côté des supercheries d’un Mandeville, s'inspiraient des relations honnêtes d’un Benjamin de Tudèle; les collections d’Hakluyt, de Purchas et de Churchill, mais aussi celles de Grynaeus, de Ramusio, de de Bry et de Melchisédech Thévenot; les narrations des trafiquants d'épices, de soieries et de joyaux, de l’intrépide John Kldred à l’industrieux James Brown, de Tavernier, pourvoyeur de diamants de Louis XIV, au célèbre Chardin, protestant exilé de France que Charles II combla d'honneurs; les notices d'Antoine Gaubil et des Pères jésuites des Lettres Edifiantes, telles furent les plus marquantes des sources

: 88. Voir P. Martino, L’Orient et la Littérature française aux dix-septième et dix-huitième siècles, Paris, 1906. On souhaiterait qu’une étude analogue existât pour la littérature anglaise.

. 89. Voir Sydney, 0. c. sup. I i n. 36, II, p. 137, et M. Pike Conant, The Oriental Tale in England in the Eighicenth Century, New-York, 1008.

90. Addison, Spectator n% 195, 535; Johnson, Rasselas; Goldsmith, The Citizen of the World; Collins, Persian Ecglogues.

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multiples où Gray semble avoir puisé. I1 disposait aussi d'ouvrages plus techniques : ceux de l’Allemand Olearius, qu'il lisait dans la traduction de Wicquefort; les écrits d’allure historique de François Bernier; les observations naturalistes de Tournefort; le livre sur Palmyre de William Hallifax et les Antiquités de l'Asie d'Edmund Chishull. Venaient aussi les érudits de profession; Reineccius et son Histoire Orientale; l'excentrique Boulainvilliers, biographe de Mahomet ‘1; son élève Nicolas Fréret, scrupuleux chronologiste; les savants de l’Académie des Inscriptions; John Greaves, précurseur de l'égyptologie; George Sale, traducteur du XKoran, et le groupe d’universitaires conduits vers l'Orient par les études bibliques, où se distinguent Thomas Hyde et Simon Ockley, tous deux de Cambridge et historiens l’un de la religion persane, l’autre des Sarrasins *?. Comme ouvrages de première information, Gray plaçait sur sa table les travaux des Pococke, et l’aride, désuète, mais inépuisatle Bibliothèque Orientale de Barthélemy d’'Herbelot ?.

Vers une masse de détails où les plus grossières bévues se mêlaient à l'exactitude, et où seule la puissance sérieuse de Montesquieu distinguait quelques grandes lignes, Gray s’avança à tâtons. Il commença par des fragments insignifiants et rigoureux qui exposaient, d’après Tournefort, les origines du crcissent turc °*; où l’on s’étonnait, avec le Père Leccomte, du tintamarre de cloches et de tambourins qui prépare l’âme du Chincis aux religieuses pensées %. Il rechercha dans Boulainvilliers les débuts de l'Islam *. Il s'arrêta, enfin, à deux tâches limitées et, en un sens, solidaires.

La première, désolante d’aridité, naquit du désir de voir clair. Son attention investigatrice se fixa sur l’histoire des califes : il pressentait une immense civilisation inconnue. Là, point de Tite- Live ni même de Justin, mais les inextricables annales des Arabes révélées par Pococke, qu’il fallait démêler avec de Thou, Ockley et d’'Herbelot. Comment ordonner l'incroyable complexité des dynasties qui surgissent et disparaissent sur tous les points de l'empire? Comment se guider dans l’anarchie où sombrèrent les Fatimides ou les Abbassides? Courageusement, il aborda cette broussaille, et dressa ses interminables « généalcgies » °7. Faut-il juger un travail voué à l’inutilité aksolue et à l’oubli total? Il y passa pourtant des heures, aussi attentif et fervent que le sculpteur d’un chapiteau gothique noyé d'ombre. Ferons-nous un son-

o1. Er 1748, Gray déclarait avoir lu la Vie de Mahomet « depuis longtemps » (CT II 98).

92. Sur les études orientales à Cambridge, cf. €. Wordsworth, Scholæ Academicæ, 0. c. Sup. I iv n. 33, pp. 162-7.

93. Les auteurs cités dans ce paragraphe figurent dans les bibliographies du Commonpl. Bk., ou dans la bibliographie spéciale incorporée aux essais sur l’Inde et la Perse (WM II 187-02).

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