‹ Essai sur Thomas GrayChapitre 256 sur 446 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Les idées de Gray!

La synthèse, d’ailleurs, était à l’opposé de son esprit. Attaché au détail, il redoutait les généralisations. Son réalisme unissait à un trait de tempérament national une capacité d’abstraction hésitante et limitée. I1 jugeait l’œuvre historique de Hume, d’envergure pourtant modeste, insuffisamment informée, fausse et impropre à l’étude?. Ce n'était pas seulement qu’il parlât en homme d’un autre camp. Il blâmait aussi chez Buffon « l'amour du système, qui est la chose du monde la plus contraire à une science toute basée sur l'expérience, et qui n’a rien à voir avec la vivacité d'imagination »3. Dès son arrivée à Cambridge, la métaphysique le rebuta : il ne pouvait « voir dans les ténèbres »; la nature ne lui avait pas « donné des yeux de chat »; nul ne le persuaderait « que le noir est blanc, que le feu ne brûle pas, que son existence est une illusion des sens » 4.

Ces rigueurs enferment une part de raillerie et une dose de sagesse. Précurseur encore indécis, Hume n’est pas un historien sans reproche. Scientifiquement parlant, Buffon se montra parfois téméraire. Quant à la philosophie officielle du moment, elle ajoute peu à la gloire de la pensée anglaise. Le choquant, chez Gray, c'est sa franche incompréhension des idées. On admettrait, à la lumière de préjugés inéluctables, son aversion pour la logique d’Aristote, ou, malgré des affinités de fond qu'un plus juste coup d'œil lui eût révélées, pour la « vanité » de Shaftesbury ou le « jargon » de Hutcheson 5. On commence à s'étonner lorsqu'il décrète inabordable l’article sur le Beau de l'Encyclopédie; lorsqu'il trouve au-dessus de ses forces « la partie métaphysique » de la Dunciade ; lorsque, par aveugle respect pour le poète, il lit l’Essas sur l’homme sans en suspecter les conclusions, ni la sophistique défense par Warburton$. Que dire des Notes sur Platon? Jean de Serres est

1. Ont été utilisés comme guide dans ce chapitre : C. J. Abbey et J. H. Overton, The English Church in the Eighteenth Century, Londres, 1878; E. Bréhier, Histoire de la Philosophie, IL, Paris, 1928-30; L. Carrau, La philosophie religieuse en Angleterre de Locke à nos jours, Paris, 1888; P. Janet et G. Séailles, Histoire de la philosophie, Paris, 1925 (13° éd.); L. À. Selby-Bigge, British Moralists, Oxford, 1897; W. R. Sorley, À History of English Philosophy, Cambridge, 1920; Leslie Stephen, Thought, 0. c. Sup. II vi n. 45.

Page 1