I - iii PESSIMISME, SOLITUDE MORALE
ni de mon humeur, ni de ma situation, ni de mes occupations, ni de ma fertilité; les jours et les nuits passent, et je ne me rapproche jamais que du terme vers lequel nous tendons tous » 18. Dans les dernières années, Gray écrit encore à Nicholls : « Ne croyez pas que je vous oublie pendant tout ce temps : rien moins que cela. J'ai pensé à vous chaque jour, bien que sans grand résultat. Peutêtre le sentiment de ma propre inutilité est-il la raison de mon silence... J'ai beaucoup de désagréments qui m’entourent; ils n’ont pas assez de dignité pour être appelés malheurs; mais ils pèsent lourdement sur mon esprit » 1.
Cette abdication totale, à laquelle il semble poussé par autosuggestion, il se la révèle à lui-même dans toute son étendue. Gray n’ignore pas, car les anciens et Pope le lui ont appris, le rôle décisif de la raison dans la conduite : « Aucune satisfaction, aucun bien - être ne peut régner dans l'esprit humain que grâce à l’espoir »?*. Avec une rare sagesse, il expose la faculté, propre à l’homme fort, de réagir contre les impulsions qui mènent à l'espoir excessif ou à l’abattement exagéré : « Je suis très peiné d'apprendre ce que vous me dites de vous, et surtout de cet abattement moral qui vous porte à tout voir sous le plus mauvais jour possible, à jeter volontairement une sorte d'ombre non seulement sur le présent, mais sur l'avenir, comme si même votre situation actuelle n'était pas préférable à celle de milliers qui vous entourent... La vie nous enseigne perpétuellement à ne pas nous hâter d'espérer, ni de désespérer; et — vous me pardonnerez si je vous le dis — vous êtes souvent un peu trop prompt à l’un comme à l’autre, peut-être par constitution. Nous avons certainement grand pouvoir sur notre esprit quand il nous plaît de l'exercer; et, s’il est difficile de résister à l'impulsion machinale, aux inclinations de notre tempérament, la chose est cependant possible »?1,
Nous voici en présence du phénomène psychique où le sujet, spectateur de ses faiblesses, se condamne lui-même. Sous cette leçon, en apparence objective, se dissimule une analyse de soi extériorisée, en même teinps qu'une confession. Gray n'est-il pas, en effet, celui qui « par constitution » est enclin « à tout voir sous le plus mauvais jour possible », et qui se trouve continuellement plongé dans « l'abattement moral »? Ne jette-t-il pas lui aussi « volontairement une sorte d'ombre sur le présent et sur l'avenir »? N'est-ce pas à lui qu’il déplaît d'exercer cette « volonté qui a un grand pouvoir sur notre esprit »? Son mal est de mesurer la distance qui sépare le précepte de l'acte. De l’invitation à agir, il le sait, dépend tout bonheur. Entre la notion claire de cette vérité et son application pour son compte, le sentiment de son incapacité creuse un