GW IV
Ii LES IDÉES DE GRAY 275
Cette chaîne fatidique nous apprend que la liberté absolue n’est pas souhaitable. Elle serait possible, et se réaliserait heureusement par un juste équilibre des volontés, si tous les hommes étaient bons. « Dans un Etat composé d'hommes bons, nul n'aurait l’ambition de gouverner » 14, Mais Gray ne croit pas plus à la perfection originelle de l’homme qu’il n’invoque, dans l’ordre social, sa déchéance par le péché. I s’en tient à la conception d’une expérience qui développe chez l'individu la virtualité du bien ou du mal. À son entrée dans la société, l’homme est surtout faible, frappé de « débilité naturelle ». Le pacte de Locke est un pacte d'entr'aide. La part qu'y apporte chacun sépare le juste du méchant. La première inégalité se crée avec la première usurpation 1#.
En théorie, la solution, toute platonicienne, réside dans l’harmonie relative que peut atteindre l’homme en s'inspirant de l'élément divin déposé en lui; en plaçant son idéal dans la vertu : « La loi, c’est-à-dire la pure raison dépouillée des passions et des appétits, la partie de l’homme qui ressemble à la divinité, doivent seules imposer une ohéissance implicite dans un Etat bien gouverné » 150, La maîtrise de soi est la première qualité du politique : seul peut gouverner autrui qui sait se gouverner soi-même; celui-là seul possède la vraie connaissance et assure le règne de la justice, « qui est l’union de la fortitude, de la sagesse et de la tempérance » 151,
En pratique, le meilleur gouvernement sera un compromis entre la démocratie et la monarchie, dont Athènes, d’une part, et la Perse, de l’autre, nous offrent des exemples extrêmes; le gouvernement d’une oligarchie sage et intelligente, et, au besoin, car « le savoir clair et certain est rare », celui d’un seul, sorte de sur-' homme 152. Gray se fixe sur le terrain où Montesquieu rencontre Platon 1%. « Le pouvoir absolu, irresponsable et sans contrôle, ne peut être détenu par aucun mortel. » Il faut le limiter 154, I] faut aussi qu'il soit accepté : l’assentiment du gouverné compense les défaillances du gouvernant 155. Avec ce noble idéalisme politique, la balance s'établit par la seule qualité morale. La rupture de l'équilibre mène les peuples au désastre. Que vienne la tyrannie, les fondements de la vertu s’effondrent à la base : ainsi l’administration despotique de Périclès, ruine d'Athènes 156, Inversement, si la vertu fléchit : « La doctrine d’Epicure est à jamais désastreuse pour la société. Elle se répandit au déclin de la Grèce et hâta, sans doute, sa dissolution, comme celle de Rome. Voici
148. GW IV 222. 149. GW IV 220. 150. GW IV 300. 151. GW IV 240. 152. GW IV 292, 216.
153. Cf. H. Sée, Les idées politiques en France au XVIIIC siècle, Paris, 1920, pp. 26-36 et E. Zeller, Plato and the Older Academy (trad. angl., Londres, 1888, New ed., p. 469).