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26 LE SOLITAIRE DE PEMBROKE I - ii
sagement armé, depuis quelque temps, d’une raisonnable insensibilité et a pris, en manière de précaution, une dose de mon calmant souverain, le fastidium »%. En ce mot se résument la délicatesse d'estomac qui fait repousser tous les mets, fait trouver insipides les plus délicats; la répugnance, le manque d’appétit pour toute chose, l'absence d'intérêt et de désir; le dédain, la critique méprisante de tout ce qui s'offre, l’analyse destructrice de tout ce qui est. Cette analyse qui dissout, Gray l’applique à chaque moment, sans s’excepter lui-même. C’est 1à sa défense, sa protestation et la glorieuse punition qu’il veut s’infliger. Car toute cette philosophie négative n’est qu’une façade construite par la peur de la vie, de la souffrance et de la mort; une fiction où la personnalité exaltée se déclare par avance satisfaite de tous les échecs; où l'individu s'élève au-dessus des misères qui l’obsèdent, laisse à d’autres le bienfait suprême de l’action, et se sépare du monde #5.
Observons dès maintenant quelques-uns des conflits intérieurs que ce parti lui réserve. De toutes les formes de l’aboulie sociale, la timidité compte parmi les plus transparentes. La timidité de Gray fut maintes fois remarquée. Nul ne l’a plus nettement mise en relief que Nicholls, lorsqu'il raconte un voyage dans les comtés de l’ouest où le site enchanta le poète, « mais certes pas la nombreuse compagnie assemblée à la longue table où nous dînions.. Il ne lui était ni agréable de se mêler à la conversation en pareil cas, ni, l’eût-il voulu, très possible, je crois. Cela tenait en partie à sa réserve naturelle et à ce qu’on appelle de la timidité; en partie au fait qu’il avait vécu retiré à l’Université pendant une longue période de sa vie »°7, Essayons de surprendre Gray en flagrant délit.
Au mois de juin 1753, le duc de Newcastle, chancelier de l’Université, visita le collège de Pembroke#$, En pareille occasion, d’ordinaire, Gray se cachait. Cette fois-là, sur le conseil de Wharton, il osa affronter l’auguste présence : « Je ne me suis pas sauvé devant Sa Grâce; j'ai suivi votre avis, et j'ai reçu une affectueuse poignée de main, dans un coin, avec un beau compliment. Bien de nos gens furent curieux de savoir ce qu’il m'avait dit; mais j'ai gardé mon secret, car, en vérité, je ne le sais pas moi-même. Je me rappelle seulement qu’on sentait la chaleur et que je transpirais un peu »°®. Dans ses lettres, Gray bafoue à plaisir les ridicules physiques et moraux du personnage. I1 l’appelait Fobus®? ou « le vieux duc
54 ECVMEETO.
.35. Attitude de compensation (Dr. Hesnard). Voir l'analyse de la « tendance à la dépréciation », dans Adler, 0. C. Sub. ii n. 1, Chap. IV, pp. 230 et sq. Un mécanisme de défense analogue a été observé chez Chaucer : « I1 fut de ceux qui tournent leur esprit contre
eux-mêmes, et devancent le dédain ou la raillerie en se représentant tout petits. » Emile Legouis, Geoffroy Chaucer, Paris, 1910, p. 21.
: 36ACf.YP:- Janet 1e sup. ii n. 1, pp. 81-4. La timidité a fait l’objet de nombreuses études au cours de ces dernières années. Pour la timidité des hommes de lettres, cf. I,. Dugas Les Grands Timides, Paris, 1922. :