Réflexions sur Longin, X
296 LE POÈTE IV-i
tion du sublime occupait les esprits d'Angleterre. Si Shaftesbury considérait le sublime comme enflure, Addison en savaït la flamme et le pouvoir sur l'imagination 1%, Au terme d’une discussion avec Ashton, West montre, par de catégoriques propos, comment la notion de « transport » poétique 1°1 revenait dans les esprits sous ce vêtement : « Le sublime..., je le place dans le sentiment ou dans l’expression, ou dans les deux réunis... Et si je devais le placer en un seul de ces deux éléments, ce serait, pour sûr, dans le sentiment, car c’est là qu'est le principe et la source... Le vrai sublime, comme la vraie beauté, perd plutôt qu’il ne gagne à être orné... I1 persuade, étonne; son autorité est irrésistible » 102. Cette opinion est indirectement soutenue par l’action des ennemis de Pope et des critiques de la frigidité d'Addison. Peu d'ouvrages renferment, à cet égard, autant de véhémence que la Réforme de la Poésie moderne de Dennis 1%. Contestable dans ses conclusions, l'ouvrage rappelle avec insistance pourtant les vertus musicales de la poésie et la nécessité primordiale de la passion. « La poésie est poésie parce qu’elle est plus passionnée et qu’elle s'adresse davantage aux sens, que la prose... L'esprit, le génie, bref, tout ce qui émeut est passion » 14, La ferme pensée et l’ardente sensibilité de West saisissent ces aspirations et donnent enfin à la « Quadruple Alliance » sa formule du poète 195.
Celle-ci se réclame de Shaftesbury et s'élève d’un bond : « Mes sentiments sur la poésie sont très différents de ceux du goût vulgaire. » Avec Shaftesbury, et tout comme l’auteur de la Dunciade, West flétrit le « sonnaïlleur de rimes » 1%, Je vrai poète est aussi rare que l’orateur de Cicéron. La poésie n’est pas dans les qualités moyennes, mais dans les dons exceptionnels : « Chaque fois que naît un génie étonnant et sublime, tel Homère ou Milton, alors tous les siècles et tous les pays s'unissent en une admiration universelle » 107, Le poète doit imiter la « Nature », mais voici dans quel sens : il « considère tous ses ouvrages sous un jour supérieur à celui des autres mortels. Il discerne chaque trait caché de la grande Mère et le peint dans sa beauté et ses proportions véritables. Le monde moral et le monde physique s'ouvrent plus beaux à son imagination enthousiaste : comme un clair courant, il reflète le splendide paysage et, comme le prisme, il sépare et distribue les couleurs de 1a nature en leurs aspects les plus justes et les plus enchanteurs. Ce n’est pas là, certes, le talent de tout barbouilleur :
100. Shaftesbury, 0. ©. Sup. II v n. 35, I, pp. 242-3; Spectator n® 339, 489. Voir aussi le rôle du sublime selon Akenside, Pleasures of Imagination, préface (éd. Aldine, p. 2).