‹ Essai sur Thomas GrayChapitre 293 sur 446 · Dryden, ibid., I, pp · texte numérisé non relu

Dryden, ibid., I, pp

nos passions; et si nous rentrons en nous-mêmes et observons comment celles-ci... opèrent en nous; quelles sensations pour ainsi dire internes elles produisent, nous nous représenterons les idées de nos passions » 17, Ces mots, lancés par Locke, avaient changé la face des choses.

Des œuvres comme celle d’Akenside allaient en exposer les conséquences en art poétique. Mais, même en vers, l'analyse constate; le vrai progrès se réalise spontanément. Alors que d’autres célébraient en termes objectifs le sacrifice ou la solitude, vouaient leurs cœurs, peut-être émus, aux méditations édifiantes ou à la culture de leur jardin, Gray découvrait sa poésie en écrivant pour West cette délicate strophe alcaïque :

Source des pleurs, dont le courant sacré naît dans le fond de l'âme, quatre fois heureux qui t’a senti jaillir dans son cœur, Ô pieuse Nymphe ! H8

A l'état rudimentaire, la poésie, chez Gray, se confond avec l'humour. « Je suis une araignée qui tisse sa toile dans un coin noir » 19 : voilà l’image formée par le sentiment aigu d'une faiblesse et par l'instinct de la racheter. La vie affective de l’écolier chétif d’Eton, de l'étudiant inadapté de Cambridge s'appuie presque entière sur deux motifs douloureux : amitié sans retour pour Walpole, échange de tristesse avec West. Sur ces motifs va se bâtir la fiction compensatrice. Le fait que les jeunes gens correspondent favorise, et réalise matériellement, l'expression de la personnalité et prépare l'attitude lyrique. Considérons d’abord la fiction en prose. Les lettres à Walpole, des plus instructives, roulent sur le thème suivant : loin de vous, que j’affectionne, je me sens triste et seul; je souffre de votre absence. En sourdine, ce motif à demi conscient : vous êtes dans le monde et parmi ses joies, donc vous êtes heureux; je suis seul dans un entourage que je hais, donc je suis triste; s’il en est ainsi, c’est parce que le destin cruel m'a fait inférieur et indigne. Plaignez-moi !

Fabulation fortuite : Gray veut décrire à Walpole la procession du lundi de l’Epiphanie. Afin de rehausser sa description, il la transpose en termes de conte médiéval et feint, tandis que de sa fenêtre il assiste à ce spectacle inattendu, de se prendre pour une dame « qu'Amadis de Gaule est venu délivrer de son château enchanté avec sa suite de monstres » 120,

Travestissement raffiné de sa tristesse : lettre entièrement composée en style oriental, où, au milieu d’une figuration romanesque, il recrée le cher passé détruit. Un fragment servira d'exemple : « Autrefois, nous étions comme deux palmiers dans la vallée de

117. Essay on H. U., II, xx, 3. 118. Alcaic fragment (AB 146). 119. Cf. CT II 29. 120: CT IE22:

Médina. Je fleurissais de ton amitié et tenais haut ma tête. Maintenant, j'erre dans la solitude comme un voyageur dans les sables de Barca, et c’est en vain que j'ai souhaité boire à la fontaine vivante de ta parole. Je t'ai vu dans mon sommeil. J'ai voulu te prendre. Je t'ai cherché et tu n'étais plus là ! Tu étais parti comme la fumée; comme les ombres, lorsque le soleil entre dans sa chambre noctitne-) al Fiction macabre : « Puisque vous avez beaucoup de plaisir à conclure que je suis mort, vous devriez être bon pour mes cendres et les laisser reposer en paix. Au lieu de cela, et alors que je devrais être dépouillé de toute passion humaine et que je devrais oublier les plaisirs de votre monde, il faut que vous veniez me divertir et faire éclater de rire chaque clou de mon cercueil. Le 26 courant, à minuit, il gelait dur. Je m'étais roulé dans la bonne chaleur de mon suaire, et voici qu’arrive votre lettre. Mes mâchoires squelettiques de rire comme cheval qui hennit. Tous les morts montrent la tête et ouvrent de grands yeux. Imaginez leur mine piteuse; surtout celle d’une vieille carcasse de dame qui grimaçait hideusement et tenait à me dire que j'étais très mal poli de déranger une femme de sa qualité qui me faisait l'honneur de coucher si près de moi. Sa coiffure était défaite et, dans sa hâte, elle avait perdu l'alliance qu’elle portait quand on l’enterra. Elle allait avoir une crise, et ce serait sa mort. Moi, répondant du tac au tac, je déclarai à madame que plus elle s’agitait, plus elle puait » 1??. Si les deux premiers exemples peuvent se rapporter simplement à l'inquiétude sexuelle, le troisième se complique d’un nouvel élément. Par l'imagination, Gray assimile son état malheureux à celui qu'il redoute au-dessus de tout; il se représente mort et s’en divertit. Qu'on le laisse ainsi, car les morts veulent le repos. Qu'on ne remue pas sa décomposition et qu’on ne rappelle pas les plaisirs . à celui qui n’a plus de chair. Ironique supplication, qui rit de se voir violentée; ironique résignation, qui garde son arrière-pensée jusque dans les rapports entre squelettes. L'instinct prisonnier rêve le néant qui l’épouvante et le leurre de l'impossible indifférence. | Une autre lettre à Walpole, fort heureusement retrouvée, montre le passage de ces inventions à la forme poétique. Gray suppose avoir rencontré le fantôme de Dennis à la Taverne du Diable. I lui a demandé d'écrire à sa place, et, pour un shilling, Dennis a composé ce poème :

Des ruisseaux murmurants et des Champs Elysées, des bosquets dont sourit la verdure éternelle, je reviens. Me voilà, en dépit d’Atropos,

rendu à Céladon et au monde des hommes.

O dieux qui gouvernez les régions souterraines,

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