Cf. AM 183-7, notes
310 LÉ POÈTE IV-i
aux étoiles » parce qu'il souffrait d'amour 1%. Ici, il ny a pas d'amour exprimé, ni formé. Il y a le trouble d’un printemps indéfini, la griserie de la verdure et des fleurs, des lumières changeantes : vrai printemps vécu à Eton ou à Stoke, images réelles et longtemps contemplées; printemps exalté de Lucrèce et des Géorgiques aussi 17%, — mais toujours sans Vénus. La poésie prend le rôle de l'Amour, et le poète se forme une amante plus sienne, la Muse, harmonie des choses qui lui sourient devenue parole, et à qui il veut rester fidèle à jamais. Il entre dans son corps par des sensations immatérielles. I1 partage sa vie. Au symbole traditionnel des Saisons s'ajoute le symbole traditionnel des Heures. L'homme s’assimile aux choses : aurore et crépuscule, vie et mort, joie et mélancolie. Le soleil compte ce temps, et le regard le fixe. Après l'espérance de l’éblouissant lever, fête de riches lumières, c’est l'infaillible déclin, splendeur de teintes mourantes, silence. Toute la peur de souffrir se retire parmi les champs; toute la peur de mourir s'attache à la mort paisible du soleil. Le tableau recueilli, et ressenti comme une œuvre d'art, répand dans l’âme l’accomplissement de son plus grand vœu : mourir sans souffrir.
C’est encore pour plaire à West que Gray composa cette ode alcaïque 171, au printemps de l’année 1740, et qu'il la lui envoya de Rome :
Mère des roses, par qui s’enfle la suave haleine de Favonius, toi que Vénus folâtre suit, toi qu'en chœur célèbrent les Nymphes et le chant des oiseaux !
dis-moi sous quelle ombre il aime à tromper le jour fécond; s’il laisse dormir la lyre Ho mon Zéphirinus, ou s’il la veut reprendre dans la grotte des Muses, plein d’une douce fureur, et oublieux de l’ami qui erre sous les froids ombrages de Tusculum, et gravit les collines d’Albe Palladienne.
Chers à Faunus et au chœur des Satyres, vous serez mes témoins, bois que l’Anio farouche, roulant dans le ravin, fait trembler de ses bonds furieux :
le superbe Tibur et les voûtes aimables des forêts d’Esula ont entendu son nom; et les rochers reconnaissants l'ont répété aux Nymphes du Latium.
Sur leurs humides bords, ces Naïades m'ont vu, où si souvent jadis, dans la tendre rosée, baigna ses plumes l'oiseau de Vénouse qui chante doucement.
169. Pendant la vie de Madame Laure, sixain I. Le souvenir de ce
ème s i encore dans l’Elégie. po e perçoit
170. Lucrèce, De Naë. Rerum, I, 1-20; Virgile, Géo. IIX, 242 et sq. 171. Ad C. Favonium Zephyrinum (AB 148-0).
O pose le bois n'entend plus sa chanson, ni les soufces sacrées; mais gardent, — car la Muse l’a voulu, — ses doux accents, les doctes rochers et les lauriers antiques.
Ne t'étonne donc pas si j'essaie sur la lyre, moi, maladroit, des vers boiteux : le site aimable, le doux printemps, m'ont enseigné un chant sans ordre.
Sous chaque feuille du bois sombre restent cachés les songes d’Apollon.
Avec plus d'harmonie disent l’eau et les vents d'inexprimables choses.
C’est dans la lettre emportant ce cadeau que Gray disait « Notre mémoire voit plus que nos yeux dans ce pays »17%2, Il foulait la patrie d'Horace 1%. Pouvait-on mêler avec plus de délicatesse — admettons l’ornementation toujours conventionnelle — au souvenir de l’ami absent, au souvenir du chantre admiré qui les patronne, la fable gracieuse qui flotte alentour? Gray porte partout sa conspiration avec West. Impalpable, celle-ci visite l'imagination dans le parfum du vent, et sa sonorité module les échos des torrents et des bois. Vénus passe, cette fois, en un cortège qu'ils aimeront regarder. Mais cette Vénus n’est plus que le mythe de la nature, l’âme des bruits et des effluves. Sa magie, cachée sous les feuilles, les transporte divinement, et la sensibilité, galvanisée en un lieu consacré, se découvre héritière mystique d’Apollon. Gray se reconnaît de la race en captant la voix du monde qui s'épanouit. Cet orgueil deviendra son triomphe.
Le troisième de ces poèmes est le plus connu. C’est l’Ode alcaïque 174 écrite à la Grande-Chartreuse. On a vu comment l’ébranlement physique du spectacle et le souvenir des panthéistes l’ont porté plus près du mystère 175. Il ne s'était jamais encore élevé à un aussi haut degré d'inspiration personnelle :
O religion d’un lieu austère, quel que soit ton nom (car ne saurait puissance inférieure habiter les sources, ni les antiques bois; et Dieu nous apparaît plus manifeste parmi les rocs altiers et les crêtes sauvages, sut les pentes et dans le fracas des torrents, dans la nuit des grandes futaies, qu'exposé sous les lambris de citronnier, tout étincelant d’or, et sculpté par Phidias) je te salue selon les rites et te demande, épuisé, le tranquille repos.
Mais si la Destinée m'interdit ce séjour digne d'envie, ce silence religieux