‹ Essai sur Thomas GrayChapitre 302 sur 446 · Cf. sup. II vi, PP · texte numérisé non relu

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312 LE POÈTE IV-i

auquel j'aspire, en me replonseant violemment au sein de la tourmente, accordez-moi du moins, Ô mon Père, un asile de solitude, où je vieillirai libre; protégez-moi de la foule bruyante et des soucis humains.

Ce n’était plus la métaphore de la destinée, mais l'étreinte même de l'infini. À l’âme entière de la nature, son âme entière a répondu. Il s’est replié, comme pour se blottir dans un sein, pour se supprimer fièrement du monde des hommes. Tandis que, devant le refuge, il se contractait en une immense émotion, les mots prononçaient le drame de sa vie. Dans ces quelques vers, l’homme se rassemblait.

Auprès de ces élans, les Origines de la Pensée 1 s’annoncent comme une tâche aride et laborieuse. I/idée naquit à Florence, dans une atmosphère de culture savante et raffinée 177. Continuant la tradition ancienne et suivant l'exemple moderne, regardant à la fois Lucrèce et Pope, Gray va mettre en vers l’Essai de Locke. Lucrèce, lui-même philosophe, sut apporter une puissance à versifier Epicure. Pope tentait la synthèse moyenne de systèmes contemporains divergents 178, L'initiative de Gray était incompétente et inutile. Il suffisait de lire Locke. Le poème commence par un résumé du deuxième livre de l’Essai 1%, Quel que soit leur mérite, il est pénible de voir ces hexamètres expliquer les rôles conjugués des sens et de la réflexion dans la formation des idées, préciser les notions de figure et d’étendue, de mouvement et d'unité, analyser les qualités premières des corps.

A l’imitation de Lucrèce, Gray pense racheter cette aridité et s'affirmer poète par la digression comparative. Louable en soi, le procédé risque, dans ses applications, l’automatisme ou la banalité. L'image des fleuves de la terre formant l'Océan pour illustrer l'apport des perceptions dans l’intellect n’évite pas cet écueil 1®, On préférera — maigré le calembour — la réflexion gracieusement expliquée par une hamadryade, sœur du Narcisse de la fable et de l'Eve miltonienne, qui découvre son image dans le miroir d’une fontaine sylvestre 181, On reconnaîtra mieux les thèmes préférés du poète dans cette apostrophe à la lumière :

Quel chant te décrira, Ô déesse, fille chérie

du Ciel, et dira ton origine; toi qui illumines les diamants de la rosée légère dans les prés, et peins le sein pourpre du printemps parfumé de fleurs, le paysage verdoyant, l’ombre des collines et les royaumes de l’azur?

176. De Principiis Cogitandi (AB 156-66). 177. Cf. sup. III ii pp. 216-7. 178 Essay on Man, Design, 2€ $.

. 179. Qui traite des idées. Mason (MM III 52-3) montre que le plan du poème, en quatre livres, est indiqué dans les premiers vers : origine des idées, — distribution des idées dans la mémoire, — formation de la raison, — causes et effets des passions.

180. I, 54-63. 181. I, 143-53. Cf. Milton, Paradise Lost, IV, 453 et sq.

La grâce, le charme de Vénus, mille couleurs

te suivent, le cortège des Beautés et l’harmonie des gestes. Dans le Styx, la tête odieuse de la Nuit noire

se cache, et le visage de la redoutable Terreur,

les Soucis, tourments des nuits, et l’anxieuse Angoisse. Partout le cœur des hommes s’épanouit dans la joie,

et d'immenses clartés sourient dans l’air serein. (I, 85-96)

L'imitation de Milton 12, l’obsession du printemps, le symbole des contraires toujours traduits en éléments plastiques empruntés à la nature et à la mythologie, expriment encore le conflit des espérances et des craintes, le besoin de lumière, la peur de la nuit, de la souffrance et de la mort. Pour que l’ensemble du poème fût viable, une autre substance s’imposait. Gray s’aperçut « qu’une poésie métaphysique est une contradiction de termes »1#. Et s’il n’abandonna pas immédiatement son projet 184, il n’en acheva jamais même le premier livre.

Le plus remarquable de cette ébauche, c’est, en définitive, son intention, sa valeur de signe. Gray rendait un solennel hommage à Locke; au « grand-prêtre du vrai, pour qui les âmes des hommes sont ouvertes »; à celui qui montre comment «la Raison développe son empire dans l'esprit brut, et d’où naissent d’abord, pour les pauvres mortels, la colère, la crainte et les vains soucis » 185, Gray sentait que le philosophe sondait le secret du poète. Car Locke expliquait encore qu’où se trouve l’origine des passions est aussi l’origine de toute chose « joyeuse et aimable », les arts de la vie, les affections, la divine Sagesse, la Vertu 156,

Mais celle qui, ô prodige ! nuit et jour te caresse et t’inspire, et soumet la langue

docile à la mesure, et charme les heures oisives, ne se glorifie pas d’une autre origine, la Muse d’or. (28-31)

Dans l’histoire de la poésie du dix-huitième siècle, c'était là une des plus marquantes constatations.

Si l’on prend comme premier exemple de composition un poème académique tel que l’Exercice récréatif, on y distingue la plus formelle manière de disserter. Toutes les ressources de la rhétorique démonstrative sont là : alternatives, objections et réfutations; interrogations, accumulations et prosopopées 187. La conclusion, vers laquelle on s’achemine infailliblement, est à la fois un lieu commun et une règle de conduite 188, Gray ne s’affranchira jamais de cette méthode, qui répondait, en outre, aux exigences de son esprit méticuleux. Le poème narratif, ou le poème didactique,

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