‹ Essai sur Thomas GrayChapitre 329 sur 446 · IV-ii AUTEUR MALGRÉ LUI · texte numérisé non relu

IV-ii AUTEUR MALGRÉ LUI

Tout cela contribuait à faire de Gray un auteur à l'âme solitaire.

Il fut aussi un auteur timide et infertile. Autour du problème de sa «stérilité » s’est institué, depuis Matthew Arnold, une discussion sans issue 1%, Est-ce l'impulsion intérieure ou l’entraînement du milieu qui lui manqua? Sous Périclès, si l’on veut, Gray eût écrit quatre-vingt-douze pièces de théâtre, et s’il n’a pas composé la Divine Comédie, c’est qu’il n’aima pas Béatrice. Quant au passage du don naturel (si tel don existe) à la réalisation, il est aussi incompréhensible que tout mouvement créateur. Que ne demandet-on simplement pourquoi Gray n’achève pas ses Principes comme Thomson ses Saisons, Voung ses Nuits, Akenside ses Plaisirs? Pourquoi ne finit-il pas Agrippine et l'Alliance comme Mason Caractacus et les quatre livres du Jardin Anglais? À quoi Gray répond : « Parce que je ne peux pas » 147. S'étonne-t-on? Il explique « qu'habitué à écrire de courts poèmes lyriques », où il « polit chaque partie.., l'effort exigé par une telle méthode serait intolérable dans un long poème » 168, Serait-ce au premier chef question de puissance? Que ne rapporte-t-on son attitude d'écrivain aux lois générales de sa psychologie?

On n’oubliera pas sa crainte de passer pour un professionnel, pour celui qui vend son talent contre monnaie. Il avait banni le mot « lucratif » de son vocabulaire, disait Mason, dont il blâmait en retour la cupidité pécuniaire, « l’insatiable avarice » 1. On a qualifié de « donquichottesque » son insouciance des droits d'auteur 17, « Vous vous imaginez que j'ai quelque intérêt dans cette publication... Les frais sont à la charge de Dodsley, et les bénéfices aussi, s’il y en a »171 Johnson prétendait que « seul l’imbécile écrivit jamais pour autre chose que de l'argent » 172. Gray protégeait d’abord sa création d’une telle souillure.

Veut-il la gloire? Il vous dira : « Mon goût pour la louange n’est pas comme celui des enfants pour les fruits; et s’il n’y avait au monde que nèfles et mûres, je saurais très bien m'en passer » 1. Mais il répond à la voix de l’éloge : « Il serait hypocrite de ne pas vous avouer... que je suis heureux »!74 Quand on vend l’Ode sur Elton, il se moque de ses « six pence de gloire », et quand il expédie ses odes pindariques « aussitôt sorties de la broche », il s'étonne de ne pas recevoir par le retour du courrier des flots d’appro-

166. Life of Thomas Gray, tirage séparé, Londres, 1895, pp. 15-9. Cf. Essays, éd. Northup, o. c. sup. III ii n. 170, pp. xxii-xxvii.

TO7 LT TITI x 87 168. TI, II 280.

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