IV-iü AUTEUR MALGRÉ LUI
et ne peut qu'être un gros obstacle à la douceur et à l'harmonie de la versification » #57, Pour obvier à cet inconvénient, il conseillait de revenir à l'usage « discret » de la rime sur polysyllabiques. « Dryden, dans l'oreille admirable de qui la musique de notre vieille versification résonnait encore, l'a fréquemment employée dans ses Contes et ailleurs. Pope le fait de temps en temps, mais paraît l'éviter comme une licence » 568,
Atteindre les régions hautes de la pensée en touchant le cœur; toucher le cœur par l’image forte, vivante et distinguée; émouvoir par une musique fluide sans monotonie, libre mais rythmée, voilà le but. « Frappez l'imagination, l'oreille ou le cœur, et je suis content »5%, Sur tous les points une hésitation à s’écarter des autorités, mais une exigence intérieure qui n'accepte la sévérité que par scrupule de perfection et par crainte de s’avilir; une sensibilité incapable de s’abstraire assez pour se passer d'exemples, mais assez sûre d'elle-même pour les choisir, et assez fière pour n'en pas être l’esclave; une impulsion, formée dans la chaïr et le sang, à vivre ses instincts dans un imaginaire où le masque emprunté n’est qu’une garantie, mais où ces instincts se subliment et s'exaltent. Avec cela, l’idée, en frappant sur la lyre, de rendre les sons les plus purs; la présomption secrète de brûler une flamme ténue qui n’en sera que plus légère et plus immatérielle, de ne jamais « dodeliner » comme Homère ou Milton. « Le vrai style lyrique, avec ses envolées d'imagination, ses ornements, ses expressions nobles et l’harmonie de ses sons, est, de par nature, supérieur à tout autre style. … On ne pourrait pas plus le supporter dans une œuvre de grande longueur que l’œil ne pourrait supporter de voir le tableau que nous avons sous les yeux — verdure des champs et des bois, azur de la mer et des cieux — se changer en une étendue éblouissante de joyaux » 5%, Une tension passionnée vers l’idée du Beau, et une foi, étayée sur les fragments entrevus, en l'unité de l’art. Les images plastiques et musicales sont sœurs des images poétiques. S'il avait eu la vision de son Barde au milieu de Î1a symphonie éveillée par un harpiste gallois $’1, la figure même du héros était «empruntée à la peinture » #72. Son inspiration était 1à. Ii complimentait Algarotti : « Je vois avec grande satisfaction vos efforts pour réunir les arts solidaires de la poésie, de la musique et de la danse, qui, avec l’aide de la peinture et de la sculpture, réglés par le goût et soutenus par la maguificence et la force, pourraient former le plus noble spectacle, et procurer le plus sublime plaisir, que l’imagination puisse concevoir » 575.
367. WM II 63. 368. WM II 64. 369. TL, II 28. 270: 112325: SAC ES Up. LI, Dir 42-
372. Lettre inédite à Bedingfeld, 27 août 1756 (cf. sup. II iv n. 4).
2782 1h LELET,
364 LÉ POÈTE IV-ii
Il y a d’ailleurs une œuvre de Gray plus significative peut-être que celle que nous avons devant nous : c'est l'œuvre qu'il aurait voulu léguer si, au lieu de la plume, il avait pris le pinceau.
D'abord le grand mystère : « Rétable. — En haut, le Ciel. Au milieu, à distance, le Père Eternel indistinctement vu, et comme perdu dans la splendeur. De chaque côté, des Anges dans toutes les attitudes de l’adoration et de l’émerveillement. Un peu plus bas, au premier plan, sur des ailes de Séraphins, le Christ (personnage principal), avec un air de majesté calme et sereine, la main tendue, désignant aux éléments leur place respective; près de lui, un Ange d'ordre supérieur tenant le compas d’or (décrit par Milton). Au bas, le Chaos, océan sombre et tumultueux, éclairé seulement par l'esprit qui plane au-dessus. »
Deux tableaux inspirés par l’appréhension de l'au-delà; l’entrée des Enfers, et l'épouse qui enseigne à mourir : « Enée et la Sibylle sacrifiant à Pluton à la lueur de torches, dans le bois, au milieu d’une assistance pleine d’effroi. Le jour commence à poindre, et l’on devine l'entrée de la caverne. » « Arrie donnant à Paetus l’ordre de Claudius, et se poignardant en même temps. »
Une scène historique, chute titanesque dans le vide : « Hannibal passant les Alpes; montagnards roulant des rochers sur son armée : éléphants précipités dans les ravins. »
Voici la découverte de l'amour, son secret, sa tragédie, son introversion idéalisée : « Iphigénie endormie auprès de la fontaine, entourée de ses femmes; Cymon la contemple et rit. » « Ithuriel et Zéphon entrant dans la retraite d'Adam et d’Eve. Ceux-ci dorment. La lumière doit venir des Anges. » « Sigismonde, avec le cœur de Guiscard devant elle. » « Eve nouvellement créée, admirant son image dans le lac. »
Le reste de la galerie est rempli par les grands drames de famille, les crimes et les sentiments dénaturés. La sœur devant le frère mort : « Electre, avec l’urne où elle croit que se trouvent les cendres de son frère, en lamentations. Oreste étouffant sa douleur. » Les enfants privés de leur mère : « Mort d’Alceste. Ses enfants pleurent et se suspendent à ses vêtements. Le plus jeune, un petit garçon, pleure aussi, mais plutôt de voir le chagrin des autres que parce qu'il comprend leur douleur. La mère devrait l'entourer de son bras droit, et tendre sa main gauche vers les autres, comme pour les recommander à son seigneur. Celui-ci défaillant, et soutenu par son entourage. » La mère qui va se découvrir meurtrière : « Agavé, au moment où elle reprend ses sens. La tête de son fils retombe de sa main sur le sol. » La mère qui se dispose à dévorer ses enfants : « Médée, dans une attitude pensive, la vengeance et l'amour maternel en lutte sur son visage. Ses deux enfants jouent ensemble devant elle. Sur un côté, le buste de Jason, à qui ils ressemblent un peu. »