CHAPITRE
L'Œuvre dictée
En feuilletant le mince volume des œuvres poétiques de Gray, on ne tarde pas à établir une classification simple : les poèmes déjà vus, récités peut-être à l’école, et les autres, ceux dont on n’a qu'entendu parler, ceux que l’on ignore. C’est la classification de la postérité. /
Elle est cruelle, car elle ne laisse du bon côté qu’un nombre de pages dérisoire. Mais elle coïncide presque exactement avec une autre distinction. Voici le groupe composé des odes « classiques » : l’'Ode sur le Printemps, l'Ode sur Eton, et l'Hymne à l'Adversité, avec l’ode incomplète Sur Le Plaisir de la Vicissitude ; l’'Elégie, universellement connue; les deux « pindariques », le Progrès de la Poésie, et le Barde — sept courtes pièces conçues on ignore comment, l'expression libre, surgie des profondeurs; l’homme. L/autre groupe est déterminé par les faits de la vie: c'est l’œuvre dictée par les événements, ce sont les circonstances. Ni rigoureuse, ni absolue, cette classification. L/homme est partout, les circonstances ne sont nulle part étrangères; des deux côtés, il y a des nuances de nature. I/œuvre personnelle sera le terme du présent essai, mais on ne peut entièrement négliger l’autre.
La première circonstance qui le poussa fut son retour à Cambridge, en 1742. Il voulut écrire un Hymne à l'Ignorance 1. Etait-ce, comme les invocations antiques ou miltoniennes, la première page d’une épopée? Il n’en reste que trente-neuf vers. Trois ingrédients composent ce fragment : l'exemple de la Dunciade, dont il avait lu le dernier livre quelques mois auparavant ?; le sentiment d’un flatteur parallélisme entre son retour de voyage et celui de Milton en général, et en particulier l’évidente réminiscence de l’élégie Ad Carolum Diodatum *; son sincère mépris pour l'Université scientifique et inhospitalière, fangeuse et somnolente 4 En ce lieu, la déesse Stupidité5 se change en déesse Ignorance. Cambridge est son nouvel empire, aussi ténébreux que le royaume