Cf SUP. T'IiV, D
5. « Dullness ». Cf. le début de Dunciad I, dont Gray s'inspire nettement.
IVaii L'ŒUVRE DICTÉE 367
de la Nuit. Le distique rimé, aux rares enjambements, se rapproche beaucoup de la versification de Pope, et fort peu de celle de Milton. Amusé de ses ambitieuses épithètes, de son décor classique, de ses transparentes allégories, de ses symboliques métaphores, le style se dresse à une ironique hauteur. C’est un jeu plaisant, non sans habileté technique ni esprit; une satire, par la dimension absurde: et, quant à la valeur du geste, un effort d'adaptation qui bafoue l’objet adverse :
Trois fois Hypérion a tourné son année
depuis que je quittai, en pleurant, ton étreinte. Opposes-tu toujours, dis-moi, victorieuse,
ton égide de cuir aux ennemis antiques?
Brandis-tu, de ton droit divin toujours jalouse, ton grand sceptre massif sur ta race assoupie? Répands-tu la rosée du Léthé sur l'empire
où le sommeil profond engourdit chaque sens?
Si, du flambeau trompeur de l'esprit, l’étincelle jaillit, et un instant fait luire la clarté, l’arrêtes-tu, de ton humide et froide main,
et ceins-tu de brouillard la dangereuse flamme? (11-22)
Dans ses brefs Souvenirs, Walpole rapporte que Gray songea vers cette époque à un poème sur la réforme de l’enseignement; qu'il en abandonna bientôt l'exécution, le trouvant trop semblable à la Dunciade $. S'agit-il de l'épopée impliquée par l’ Hymne, ou d’une autre entreprise? Ce furent, malgré notre incertitude sur les détails, des années diligentes. Gray lit les politiques et les voyageurs, fouille l'Orient, commente Platon 7. L'importance que prit alors dans sa pensée le problème de l’éducation s’augmentat-elle d’une fierté grandissante d’érudit et de la rancœur longtemps amassée contre l’Université? C’est bien, en tout cas, un velléitaire de réformes, un professeur d’utopie, qui, en août 1748, annonce à Wharton la préparation d’un poème sur « l’Alliance de l'Education et du Gouvernement »$8. Six ans d'étude et de réflexion l’ont amené à délaisser la satire pour la muse didactique. Il n'écrira pas une nouvelle Dunciade, mais un nouvel Essai sur l'Homme. Pour prendre courage, il choisit cette épigraphe : « Allons, mon cher ! Ce n’est sans doute pas pour l’Hadès, où tout s’oublie, que tu conserves ta belle voix »°. Il parvint jusqu'au cent septième vers, et trouva, nous le savons, une bonne excuse pour s'arrêter
Il voulait, selon ses propres paroles, montrer que l'éducation et le gouvernement doivent « de toute nécessité s’accorder pour produire des hommes grands et utiles » 1, Le voilà franchement
6. Correspondance Gray-Mason, o. c. sup. II vi n. 96, xxxi. Cf. AB 251. On remarquera que le distique cité par Walpole ne se trouve pas dans l’Hymmne.
7. Cf. Sup. III ii, pp. 206 et sq. CAC EI LA RP 9. Théocrite, Thyrsis, 62-3. 10. Cf: sup. IV üi, p. 328. ral L'T192.
368 LE POÈTE IV-iii
placé sur le terrain de la morale sociale et de la spéculation contemporaine. Ses cent sept vers 1? méritent une analyse :
L'homme est une plante. Pour que cette plante prospère, deux conditions : un bon sol, un bon air. Le bon sol, c’est la bonne éducation; celle qui fortifie l’âme, développe les talents de l'esprit et la générosité du cœur. Le bon air, c’est le bon gouvernement, égalitaire et libéral, et non la tyrannie, dont le règne de terreur étouffe les nobles aptitudes. L'une des deux conditions se trouve vainement remplie si l’autre manque (1-21).
Considérons le vaste monde. Partout, équitablement distribuée par le Ciel, l’étincelle de la Vérité et du Bonheur. L'homme est partout doué de sensibilité et de mémoire, par lesquelles il cherche le plaisir et fuit la douleur, apprend à se gouverner en réfléchissant aux conséquences expérimentées de ses actes, à accepter le bonheur social dans la conciliation des désirs individuels et la sympathie (22-37).
Mais de tout temps des différences ont existé entre les hommes, déterminées par le climat : peuples aux lois modérées, vivant dans une sagesse philosophique et pratiquant les arts de la paix; peuples actifs d’industriels, de negociants, d’aventuriers avides de richesses; peuples forts, sanguinaires et conquérants. L'histoire nous parle du « Sud amolli » cédant à l'invasion du Scythe ou du Germain « aux yeux bleus ». Pourquoi l’Asie accepte-t-elle le despote? Pourquoi l’Europe veut-elle la liberté? I,a flamme du soleil éteint-elle la lumière de l’âme? Faut-il donc le froid du Nord pour tremper les muscles et le cœur? (38-71).
Non. Car l'âme humaine est partout la même âme qui se souvient de Dieu, réagit contre la matière, et aspire à recouvrer sa nature spirituelle (72-83).
Faisons la part des influences du milieu. L'observation des peuples révèle que les rudes conditions de vie endurcissent le montagnard, et livrent au moindre effort l'habitant de la plaine généreuse. Le Nil aux rivages fertiles et aux vastes eaux pousse le « peuple sombre » à naviguer (84-107).
Un plan rédigé par Gray'# indique son intention de poursuivre cet examen historique et géographique. Des notes retrouvées 14 laissent entrevoir la tendance probable. Ayant démontré que le climat dispose certains peuples à la contemplation et aux plaisirs, d’autres à la vie rude et guerrière, il aurait objecté qu’une telle action n'allait pas jusqu’à rendre ceux-là entièrement incapables d'énergie, ni ceux-ci de finesse. L'éducation et le gouvernement exploiteront ces aptitudes latentes en combattant en commun contre le climat. En principe, le Nord devra apprendre à penser, le Sud à agir.