‹ Essai sur Thomas GrayChapitre 357 sur 446 · IV-iii L'ŒUVRE DICTÉE · texte numérisé non relu

IV-iii L'ŒUVRE DICTÉE

Rien dans ce programme qui ne s'inspire des idées générales que Gray a pu recueillir sur la question. Nous reconnaissons sa théorie de la formation de l’esprit empruntée à Locke; le principe du relativisme géographique, avec son inévitable illustration végétale; le lieu commun du despotisme asiatique 15.” Mason luimême indique le passage du Discours de Bossuet que les vers sur les habitants du Nil paraphrasent 16, S'il est, dans les précisions obligées de la mise en œuvre, une empreinte plus marquée, c’est celle de la République de Bodin. C’est Bodin qui non seulement lui explique l’action du climat sur les mœurs, mais analyse les distinctions entre septentrionaux forts et obtus, méridionaux indolents et habiles, et « metoyens » aux vertus mélangées; qui affirme, avec le devoir pour le gouvernement d’éduquer la jeunesse, « de laquelle, comme des jeunes plantes, il faut avoir le premier soin », la nécessité « d’accommoder l’estat au naturel des citoyens, et les edicts et ordonnances à la nature des lieux, des personnes et du temps » 17, C’est Bodin qui, bon croyant, niait en dernière analyse le déterminisme géographique absolu et admettait la lutte de l’homme contre les choses, « la volonté de réagir et le dressage des âmes ». Sans contradiction avec les « facultés naturelles » et le « sens interne » de Locke 18, Gray pouvait alors revenir à son livre favori de la République de Platon, et à la formation de l’homme idéal : « De même qu'une graine semée dans une terre étrangère dégénère et prend la qualité du sol où on l’a transportée, ainsi le naturel philosophe perd la vertu qui lui est propre et change de nature. Si, au contraire, il rencontre un gouvernement dont la perfection réponde à la sienne, alors on verra qu’il renferme véritablement en lui quelque chose de divin »#.

Cette entreprise ingénieuse et noble, scientifique par ses preuves, idéaliste par sa foi platonicienne, va se heurter cependant à d’inextricables problèmes. On voit Gray s'inquiéter déjà d’un autre facteur géographique, l'altitude *%. Outre le nord et le sud, la montagne et la plaine, il y a encore l’ouest et l’est 21. I1 y a surtout les complexités et les contradictions de l’histoire elle-même, et de l’évolution interne des nations; le marin de Tyr, celui de Venise et celui de Hollande; le conquérant carthaginoïis et l'envahisseur arabe; la grandeur et la décadence de Rome, la diffusion de l’épicurisme *. Gray prévoyait-il, par surcroît, les difficultés

15. Cf. sup. III iii, pp. 279-80; Martino, o. c. sup. III ii n. 88, pp. 89, 324-5.

16. MM III 1xo. Cf. Bossuet, Discours sur l'Histoire universelle, XII.

17. République, V, i, cité par Chauviré, o. c. sup. III iii n. 188, p. 348.

18. Conduct of the Understanding; Essay on H. U. II i 4 (0. c. sup. II vi n. 179, pp. 34-6, 207).

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