‹ Essai sur Thomas GrayChapitre 366 sur 446 · IV-iti L'ŒUVRE DICTÉE · texte numérisé non relu

IV-iti L'ŒUVRE DICTÉE

La faïble Nymphe s’émerveille,

et risque un poil, puis une griffe, 20 et ses ardents désirs,

vers cette proie qui se dérobe.

Cœur féminin nargue-t-il l'or?

Chat ne veut-il poisson ?

Vierge audacieuse ! L'œil inquiet, 25 elle se tend, elle se penche, en oubliant le gouffre.

Le sort malin guette et sourit; la berge glisse sous sa patte, et sa tête culbute. 30

Surgissant pat huit fois des eaux,

elle miaule aux dieux de la mer d'envoyer prompt secours.

Point de dauphin, point de sirène !

Ni Tom, ni Suzon ne l’entendent. 35 Favorite nul ne plaint !

Beautés sachez, par cet exemple, qu'aucun faux pas ne se rachète; osez avec prudence !

Tout ce qui plaît aux yeux, au cœur, 40 n'est juste proie; tout ce qui brille n'est pas d’or.

Johnson a adressé à ce poème la plus significative des critiques : « La dernière strophe se termine sur une phrase à effet sans rapport avec le sujet : si ce qui brillait avait été en or, le chat ne serait pas allé dans l’eau, et s’il y était allé, il n’en aurait pas moins été noyé » 5%. Le sérieux de Johnson exigeait la cohérence absolue, et la morale strictement déduite. Mais avant la décomposition analytique, chacun avait compris. Tout le poème de Gray repose sur ce vieil adage, cherche pour conclusion ce vers-proverbe. L'opération inventive apparaît clairement : poissons d’or, fatale faute de la chatte, trompeuse tentation de l’or. Ce n’était peutêtre pas sans parodie que Gray voulait son ode édifiante, et appliquait, par démonstration contraire, le premier précepte de Johnson lui-même : « La principale intention des épitaphes est de perpétuer les exemples de vertu »57. Mais tout le mérite du poème ne résidait-il pas précisément dans l’à peu près de l'application, dans une de ces justes dissonances dont le paradoxe joue sur nos émotions les plus subtiles ou nos sourires les plus fins?

L'humour évolue, dans ces strophes rapides, entre le geste apparent du chat et la féminine faiblesse. Le plaisant consiste à nous dire : ce chat est une faible femme, — ce que Johnson n’aurait jamais cru. Il n'aurait pas cru davantage, du reste, qu’en monnaie de chat un goujon vaut peut-être une guinée. Du côté du réel, condition nécessaire, une exacte observation des choses,

56. Lives of the Poets, Gray (éd. World’s Classics, II, p. 481).

57. Cité par Doughty, o. c. swp. II vi n. 23, p. 74. L'essai de Johnson sur les épitaphes avait paru en 1740, dans le Gentleman’s Magazine.

378 LE POÈTE V-iii

des attitudes, des mouvements : le vase; la chatte qui se penche et son image dans l’eau, en un portrait net, concis mais scrupuleusement complet, et peint en couleurs recherchées; les poissons brillants; le petit drame enfin : moustache, griffe, et toute la tension du souple félin; la glissade, et l’animal qui se débat comme chat qui se noie peut le faire. À côté de ce concret, les touches humaines, légères et plausibles. Par son nom même, comme par les teintes qui l'entourent, Sélima s’humanise dans l’exotisme, devient une sultane. Elle est pensive, dit son œil fixe et rempli de mystère; elle regarde et s'étonne, et son cœur désire tout comme le nôtre, si l’on sait comprendre son langage. Avant le drame, Sélima est une « timide enfant »; pendant le drame, une « vierge audacieuse »; au moment fatal, une « favorite » jalousée qu’on abandonne à son sort.

Pour que cette gageure ne soit pas trop prise au sérieux, il faut la transposer, l’envelopper-d’irréel, la parer d’une fausse grandeur. Le bord de ce vase est une rive; cette eau, un lac, un abîme, et presque un océan. Aucune matière n’est assez précieuse pour se comparer au pelage, aux oreilles, aux yeux de l'héroïne infortunée. Ses tentateurs sont des soleils. Tout comme une catastrophe homérique, du reste, la banale aventure démontre la volonté de l’'Olympe; il lui faut un merveilleux. Comme dans l’Enlèvement de la Boucle, l'incident a sa mythologie gracieuse, fugitive et redoutable. Ces eaux abritent leurs Génies, ces rives leurs Néréides ; et le Destin moqueur hante ces lieux.

Mais le drame se déroule le plus prestement du monde. Les couleurs, les rayons, les qualificatifs moraux, la fable stéréotypée; l'image de Pope, de Virgile, ou de quelque épigramme grecque sur la mort d’un dauphin5f; une espièglerie imitée peut-être de l’auteur de Vert-Vert5°, aucun de tous ces traits n’appuie sur le détail, ne marque le mélange, n’accentue l’incompatibilité. Les mots sont à la fois assez graves et assez alertes. Plus l'adjectif est classique et plus il est plaisant; plus il est ambitieux, plus il est dérisoire. Il faut encore Johnson pour critiquer le troisième vers :

The azure flowers, {hat blow.

Rime pénible, dit-il °. N’est-elle pas voulue, au contraire, et d'un effet conforme, cette évidence naïve, toute semblable au pinceau chinois qu’elle décrit? La mesure à son tour accélère le mouvement, et scande l'ironie. Cet épisode héroïque, Gray le moule dans la strophe couée qui représentait pour lui la fruste

58. Ex. : 17-8, et Virgile, Géo. IV, 274; Pope, Windsor Forest, 331, etc. Cf. notes AM 6-9

RE traits sont également empruntés à l’Anthologie, Epigrammes funéraires, 215 et 216.

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