IV-üii L'ŒUVRE DICTÉE
promet au juste les festins du Waïlhalla; le rêve qui demande à la magie l’angoissant secret de demain.
Les traductions celtiques sont nettement inférieures. I1 n’en publia qu’une, les Triomphes d'Owen, éloge du prince gallois Owain Gwynedd composé par Gwalchmai, barde du douzième siècle 56, C’est la versification mécanique et peu convaincue d’une version anglaise en prose d’'Evans #7, Le héros est « la plus belle fleur de la tige de Roderic » (3), et ses ennemis viennent d'Irlande en « labourant la route aquatique » (14). On y retrouve, vers la fin, au milieu de personnifications telles que la Déroute, la Confusion « fille de la Terreur » et |’ Angoisse « au souffle haletant », une répétition assombrie, mais mal déguisée, de quelques motifs du Barde (29-36). Les trois autres morceaux proviennent du Gododin, poème attribué à Aneurin. Caradoc et Conan®8 offrent de trop rapides visions de guerriers valeureux. On y remarque un distique entièrement de Gray où, dans une atmosphère propice, le poète redit en passant son grand privilège :
Tribut sacré du barde, poésie, unique récompense du héros. (Conan, 3-4)
La Mort de Hoel se distingue ®. Ce n’est pas que Gray y ait mieux reproduit la primitive sobriété du récit, ni accepté davantage la brutalité du vocabulaire. Mais il percevait, au milieu de ce cliquetis, l'accent plus tendre du Celte, l'émotion qui réveillait le deuil de l’amitié :
Que n’ai-je la puissance du torrent, pour me lancer, déchaîné et terrible, contre les escadrons de la Bretagne, et pour les balayer loin de ce monde !
Trop, trop confiant en sa jeune jactance, 5 mourut par eux ion ami, mon Hoel, fils du grand Cian; lui qui, au vieux Madoc, ne réclama jamais de monceaux d'or; lui qui, paré de sa seule beauté, demanda et reçut la vierge belle. 10 Dans la vallée de Cattraeth, l’armée de trois fois deux cents guerriers étincelle. De chaque guerrier la noble poitrine porte le royal honneur d’une chaîne où l’anneau d’or s’enlace à l’anneau d’or; 15 et dans la coupe d’or chacun vient boire le nectar que produisent les abeïlles, ou le jus du raisin qui réjouit.
Ils sont brûlants de joie et d'espérance; mais il ne reviendra de Cattraeth 20 qu’'Aëron le brave et Conan le fort, —
86. AB-40-1. Cf. sup. III ii, p. 239. 87. Cf. TP 264-5. 88. AB 86,87. 89. AB 85-6. Cf. sup. III ii, p. 239.
388 LE POÈTE IV-iii
car ils franchiront la mêlée sanglante, — et moi, le plus modeste, qui survis pour les pleurer, et chanter leur défaite.
L/Ode avec Musique *, par laquelle se termine le recueil des poèmes, n’est à tout prendre qu'une œuvre fort médiocre. Elle souffre du contraste entre l’ampleur de son dessein et une absence de conviction qu'aggravent la peur du ridicule et l’humiliation de la flatterie. Elle cherche, pour la circonstance, un exploit de grand lyrisme : récitatifs, chants et chœurs de triomphe; savante variété de formes métriques, strophe de l’Hymne à l’Aduersité, strophes pindariques, strophe de l’Ode à la Nathvité de Milton, sixains divers °1, huitain inusité *? Au début, une purification des lieux, grâce à des exorcismes empruntés à Virgile et aux fées de Titania .® Le poète, faisant descendre ensuite des hauteurs du ciel les gloires passées de Cambridge et ses grands protecteurs, en forme un groupe spirituel autour de Grafton. Ici encore, dans un défilé historique imité du Barde, Gray plagie sans beaucoup d'élégance ses propres périphrases, ses allusions érudites, et sa pensée morale devenue automatique :
Le portail retentit, et voici que s’avance, d’un pas majestueux et lent, hauts Potentats, Dames de sang royal, Prélats mitrés, en long cortège; le grand Edouard, au front paré de lis ravis à la Gaule hautaine, la triste Chatillon, qui, au jour de sa noce, pleurait son fiancé sanglant, la noble Clare, l'héroïne d'Anjou, et la Rose plus blême, rivale de son sceptre et de ses infortunes; les deux Henry aussi, le Saint massacré, le Monarque auguste qui brisa la chaîne de Rome.
Leurs larmes, leurs triomphes ne sont plus, leurs passions humaines sont éteintes; seule leur charité luit par delà la tombe.
Ceux qui sur le sol fécond de Granta vetsèrent à flots royales largesses, par qui ces temples et ces tours furent construits, en ce matin joyeux vont accueillir Fitzroy, et disent en un chœur suave les douces paroles du ciel. (35-56)
Le nouveau chancelier sera, lui aussi, un bienfaiteur charitable et clairvoyant. Aussi Granta lui confère-t-elle les insignes de sa fonction en prononçant une rhétorique de cérémonies officielles :