V. 11 me semble entendre tout bas
le peuple enjoué me répondre :
Pauvre moraliste ! Qu’es-tu donc?
Un insecte solitaire !
Tes joies, quelle étincelante compagne les partage? 45
En quelle ruche entasses-tu de doux trésors?
Déploies-tu donc des aïles irisées ?
D'un vol fugitif ta jeunesse s’en est allée,
ton soleil s’est couché, ton printemps s’est enfui... Nous, nous folâtrons tant que dure Mai. 50
Comme elle nous paraît fanée, cette ode, en son vêtement de convention, avec son décor usé, sa morale évidente ! Existe-t-il en aucun temps, en aucun pays, thème plus banal? L'annotation la plus méticuleuse ne révélera jamais tout ce que l’auteur doit à Virgile ou à Horace, à Catulle ou à Ovide, au Printemps de Méléagre ou à celui de Columelle, au ‘Summer is y-comen in’ du ménestrel anonyme, à la cinquième des Elégies de Milton, ou à la première des Pastorales de Pope 3. C’est qu’il n'existe pas non plus de thème lyrique aussi instinctif que l’universel vouloir vivre, si ce n’est la peur de mourir; et tout homme s’est plus ou moins senti poète au premier rayon d'avril. C’est que, d'autre part,
3. Voir Virgile, Géorg., III, 242 et sq.; Horace, Odes, I, iv; Catulle, XIVI; Ovide, Tristes, III, xüi; Méléagre, Anthologie, Épigr. Descr., 363; Columelle, Economie rurale, x; Milton, Elegia V ; Pope, Spring. Quelques détails rappellent aussi le Spring de T. Nash.
302 LE POÈTE IV-iv
Gray ne cherchait pas de mots nouveaux; qu'il voulait, au contraire, dire son sentiment à l’aide de mots anciens. Kssayons d’abstraire provisoirement la langue qu’il parle. Il restera la matière nue; parfaitement nette, serrée et cohérente, et rigoureusement distribuée en chaque strophe.
Couleur nouvelle de la nature prête à féconder, rose et pourpre; beauté nouvelle, pareille à la jeune femme idéale créant la vie; vie qui est un réveil, et se perçoit dans la belle fleur qui désire; désir humain gracieusement reconnu en un réel épanouissement ; l'air ébranlé de notes qui émeuvent l'oreille : rossignol et coucou, concert des oiseaux qui se répondent, du plus raffiné au plus rustre, et que l’homme se réjouit d'entendre, car il est préparé lui-même à articuler quelque musique; paysage limpide et lumineux, agréable aux pores par la fraîcheur de son souffle; souffle qui est une joie, et qui transporte l’âÂâme subtile du printemps, qui prend aux fleurs le parfum de leur vie pour en griser la narine dilatée. Supprimons le style, il reste l’homme baigné de sensations. Les termes de commande forment la synthèse d’un grand émoi, voilent l'ivresse des instincts agités par le rythme créateur de la nature.
Au milieu de cette effervescence, le poète fuit la société, où ces instincts se doivent normalement assouvir. Il va vivre l’éternel rêve bucolique, se réfugier auprès de la seule femme qui lui sourie, la campagne : épaisses frondaisons des chênes, clairières ensoleillées de vieux hêtres moussus, Burnham Beeches et rives plantureuses de la Tamise, images de l’Arcadie de Milton et de Pope sinon de la forêt de Jaques, créations de l'œil inquiet qui les cherche. Il compose une nouvelle fois son mythe, la Muse sans chair; et il se voit élevé au-dessus des instincts matériellement satisfaits, convaincu de l’inutilité des actes et de l’indigence des ambitions.
I1 regarde. Sous la chaleur de midi, la nature semble assoupie. Mais elle pénètre encore ses sens. Il entend des murmures, et son œil se trouble au miroitement de l'air et de l’eau. Dans cette fluidité pleine de soleil 4, des créatures bourdonnent et scintillent. C’est la vie élémentaire, aperçue dans l’éclair d’un reflet fugitif, ou par les ronds qu’elle dessine un instant à la surface. Ce sont les êtres jeunes et dorés qui s’envolent avidement vers leur destin.
La vie est un vol lumineux, mais combien rapide et vite éteint dans la poussière !
Horace dit, avec beaucoup d’autres : puisque notre vol est bref, qu'il soit joyeux ! Milton dit, en développant Méléagre avec une abondante passion : que notre vol soit la poésie ! Herrick cueille un bouquet de fleurs champêtres qu'il voudrait ne jamais voir se flétrir 5. Seul de tous, l'amour meurtri souffre profondément du
4. Comparer Gray à Virgile, Géorg., IV, 58-62, et à Shelley, Sensitive Plant, 82-93. 5. Dans son fameux poème The Daffodils. Pour les autres, cf. SUD., n.3.