‹ Essai sur Thomas GrayChapitre 409 sur 446 · IV-iv LES POÈMES LYRIQUES · texte numérisé non relu

IV-iv LES POÈMES LYRIQUES

l’homme sur lui-même, et abaisse à ses pieds le regard étendu tantôt vers la plaine. Dans la nuit des arbres funèbres, il voit alors le soulèvement du gazon, à peine perceptible, et affreux : les morts sont là, endormis dans leur éternelle prison.

Ni crânes, ni tibias; mais l’apparition de ce qu’ils ñe sont plus. Le drame du néant cruellement définitif, c’est le regret de la vie. Ainsi que la récapitulation fulgurante accomplie, dit-on, par les moribonds, leur vie joyeuse et parfumée se déroule en une fresque d’un instant. Pour que ce soit plus déchirant, leur vie les appelle, et ils ne répondent plus. Mais elle caresse le poète comme le printemps d’Eton : brise chargée de l’encens des fleurs, au matin; notes champêtres qui se répondent et font lever le soleil dans la joie de leurs échos. Le poète n'est-il pas lui-même déjà mort à ces joies? Ne s'inflige-t-il pas à chaque instant cette destruction? N'est-ce pas là la vie interdite, et dont l’ardent désir se confond en lui avec le regret de la tombe? Il l’aperçoit aussi joyeuse que possible, purement bucolique, et dans les formes élémentaires de l’action et du bonheur : avoir un foyer, des enfants sur les genoux, et posséder le tableau familial, pourtant bien simple, qui le hante à son insu depuis sa jeunesse; moissonner et labourer en chantant, et frapper d’un bras fort pour dompter la matière. Les rudes ancêtres du hameau sont des hommes qui vécurent parfaitement heureux.

Mais ils sont restés purs, et leur pureté sera le motif de leur éloge, le thème de l’oraison. On croirait entendre d’abord le développement d’une banale vérité. Leur tombe est modeste, mais à quoi bon les pompes funèbres et les riches mausolées? L/effort le plus somptueux des vivants ne peut leur rendre la vie. La mort reste sourde, et place au même degré le plus puissant et le plus humble : tous les hommes sont égaux devant elle. Voilà bien, sans doute, l’évidence universellement acceptable qui fournit à la pensée son armature dialectique, et qui lui assure le prestige d’une exactitude irréfutable et profonde. Voilà, au plus haut titre, « ce qu'on a souvent pensé », et ce qui émeut le plus sûrement la principale incertitude du cœur le plus froid et le plus impassible.

I1 faut remarquer, toutefois, qu’on aborde ici le lieu commun des méditations mortuaires par son autre côté. Il n’est pas dit : devant la mort la grandeur s'écroule, et le grand est l’égal du petit; mais : le petit aurait pu être grand. Et il s’agit moins de l'égalité des hommes dans la mort que de l'égalité des hommes sur terre. Plutôt même que d'égalité, n'est-il pas question d’un nouvel ordre des valeurs sociales? Si le paysan n’est pas enseveli à Westminster, ne l’en rendons pas responsable. I1 tenait de la nature le droit d’y aspirer, car la vraie grandeur n’est pas un privilège de classe. La valeur humaine est dans l’âme. Quels sont les hommes supérieurs? Ni le riche, ni le noble; mais le chef et le poète, celui qui gouverne la nation, et celui qui révèle la beauté.

420 LE POÈTE IV-iv

Si tous les hommes ne naissent pas chefs ou poètes, les chefs et les poètes virtuels naissent indistinctement dans toutes les catégories. Dans quelles conditions se signalent-ils? Lorsque ne les accable pas l'absolu dénuement, car une trop grande misère étouffe les dons naturels. Mais il faut surtout qu’on leur ouvre le livre du savoir : c’est l'éducation qui les développe. « La pratique seule porte à leur perfection les forces de l’esprit comme celles du corps. Mainte veine poétique est ensevelie chez un artisan, et ne produit jamais rien par manque d'instruction » 11, Locke revient une fois de plus au centre du raisonnement de Gray, et lui suggère jusqu'à ses images.

Une autre condition, cependant, n’est pas moins indispensable. On se rappelle l’enseignement que Gray tirait de Platon : lorsque les dons naturels « tombent sur un sol impropre, sont corrompus par une mauvaise éducation et un gouvernement mal réglé, ils deviennent pour l'humanité des instruments de mal d’autant plus redoutables que la nature les destinait au plus grand bien de celle-ci. Car les cruautés extraordinaires et les actions éminemment injustes sont l’œuvre d’un esprit vigoureux mal cultivé. Les esprits faibles sont également incapables de grandes actions, bonnes où mauvaises » 192, Ainsi l’homme supérieur peut devenir supérieurement bon ou supérieurement exécrable. Il y a le bon chef : celui qui s'impose à l'approbation de tous, qui garde son courage dans les risques, qui se dévoue au bien public, qui vit enfin dans le cœur du peuple. Il y a le mauvais chef : celui qui conquiert le pouvoir par le crime, qui domine par la cruauté, qui gouverne par le mensonge, et en abjurant sa conscience. En face du bienfaiteur, il y a le despote. Il y a aussi le poète dont la Muse servile adore la richesse et l’orgueil. Le talent ne fait l’homme supérieur que dans l’exercice raisonnable des passions, et dans la pratique de la vertu. De tout ce qu’il avait appris de morale et de politique, Gray apportait ici la somme. Il distillait les idées confuses de l’ Alliance de l'Education et du Gouvernement. Son lieu commun exprimait, dans une ambiance sentimentale, les forces les plus vastes du siècle, et rapprochait des lois éternelles les principes actuels les plus lourds de conséquences. Rappelant le Livre de Job et annonçant la Déclaration des Droits de l'Homme, son truisme était de ceux pour lesquels on se massacre : « Tous les citoyens. sont également admissibles à toutes dignités.. selon leurs capacités et sans autre distinction que celle de leurs vertus et de leurs talents » 1%, En 1788, Merlin de Douai publiait une «Imitation de l’Elégie de Gray » dans L’Année Littéraire, et Marie- Joseph Chénier traduisait à son tour le poème en 1803 194.

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