‹ Essai sur Thomas GrayChapitre 410 sur 446 · IV-iv LES POÈMES LYRIQUES · texte numérisé non relu

IV-iv LES POÈMES LYRIQUES

Pourquoi faut-il admirer les paysans? Sans doute à cause de cette sorte de présomption favorable qu’on leur doit, mais aussi en considération de leur état. Ils sont actifs, et leur activité est nécessaire. Quant à leur valeur morale, elle se mesure à leur simplicité. Ils sont tout près de l’âge d’or décrit par Pope, alors que l’homme vivait conformément aux lois de la nature, et avant la passion-furie 195, Ils sont sages parce que leurs désirs sont bornés; parce qu'ils ressemblent au vieillard de Vérone et qu’ils écoutent les préceptes de Sénèque ou les vœux de Racan 1%. Ils sont admirables parce qu’ils ont réprimé leurs passions, méprisé le monde et voulu rester ignorés; parce que, bien que capables peut-être des plus grands actes, ils ont préféré ne pas courir le risque de commettre les plus grands crimes; parce qu’ils ont pris l’assurance infaillible qui fait de la vie un renoncement.

Et pourquoi le poète s’applique-t-il à les célébrer? Dans sa première version, l’Elégie que nous lisons aujourd’hui s’arrêtait après la dix-huitième strophe, et se terminait par cette conclusion :

Si le monde insensé se plie devant les trônes, exalte la bravoure, idolâtre la gloire,

il doit sa sûreté bien plus à l'innocence qu'aux dons que dispensa la force ou le génie.

Et toi qui, t'inquiétant de ceux que nul n‘honore, célèbres dans ces vers leur histoire ingénue, toi qu'amènent la nuit et ta méditation dans les sentiers ombreux des morts où tu t’attardes,

écoute le silence sacré qui t’entoure dire à tes passions d'arrêter leur tumulte, et les faibles accents qui s'élèvent du sol murmuret la ferveur d’une éternelle paix.

Ne combats plus jamais la Raison, ni toi-même; fais place à l'inquiétude, aux vœux toujours nouveaux. Mais dans la vallée fraîche et calme de la vie marche, silencieux, en suivant ton destin 107,

Dans son mépris des grandeurs, dans sa haine du tyran, dans sa révolte contre ce qui opprime, Gray exalte l’utile innocence des humbles. De plus, lui qui sait écouter ceux-ci, entend dans leurs paroles souterraines sa règle de conduite si nécessaire et si difficile. La leçon ressemblerait beaucoup à celle de l'Essas sur l’Homme, s’il ne l’apprenait des morts en cette heure de communion avec eux. Qu'il vienne célébrer ceux qu’il est seul à comprendre paraît l’enorgueillir, et expliquer la raison même du poème. Mais est-ce qu’en les célébrant, il ne voudrait pas se célébrer lui-même? Ces hommes retirés du monde, et dont le génie ne s’est pas déployé,

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