‹ Essai sur Thomas GrayChapitre 412 sur 446 · IV-iv LES POÈMES LYRIQUES · texte numérisé non relu

IV-iv LES POÈMES LYRIQUES

D'ailleurs Gray n’entendait-il pas toujours, obsédant, le son de la voix de West? Mais au cœur de qui allait-il, lui, construire son tombeau ?

Son absolue solitude lui fait souhaiter quelque fin sensationnelle. Désir instinctif, car on n’oubliera pas sa transposition humoristique. C’est au moment, sans doute, où il reprenait son poème qu'il parlait à Wharton de son oisiveté, « cette languissante compagne. Nous fumerons, nous nous griserons, nous nous assoupirons ensemble. Comme les autres, nous nous raconterons nos petites facéties et nos longues histoires. L'eau-de-vie finira ce que le porto aura commencé. Et au bout d’un mois vous lirez dans le coin d’un journal du soir : Hier mourut le Révérend Mr. John Grey, semor fellow de Clare-Hall, compagnon plaisant et très respecté de ceux qui le connurent. On attribue sa mort à une attaque d’apoplexie, car on l’a trouvé en bas de son lit, la tête dans son pot de chambre » 1%, Dans la manière poétique de se représenter mort, il ne feint pas de s’accommoder de son inutilité, il l'explique; au lieu de raïller son intolérable solitude, il la glorifie. En protestant contre la société, en justifiant sa misanthropie, il ne plaisante plus, il se confesse.

Quand on viendra s’enquérir de lui, on apprendra qu'il habite au cœur des hommes sans tache, dans la lointaine vallée. On redira tout ce qu'il a aimé : la prairie scintillante aux premières clartés de l'aurore, les vieux arbres et le ruisseau, le paysage auquel il souffrira de ne plus appartenir. On décrira quel homme admirable et exceptionnel il fut, alors qu’il passait, blême, dolent et ne se parlant qu'à lui-même; dédaigneux, énigmatique et portant au cœur son ineffable blessure. On le vénérera pour son dédain et pour sa solitude mêmes. Coteau, prairie, arbre, ruisseau s’attristeront : la nature entière s’endeuillera, et le rossignol le parera de fleurs. Encore ému de ses funérailles, le villageois vous conduira jusqu’à sa sépulture, écartera les ronces, et vous révélera sa gloire.

Car il ne suffit pas de vouloir appartenir encore à ce monde; il faut prévoir aussi le jugement, et si les hommes sont égaux devant la mort, leurs âmes ne sont pas égales devant Dieu. Il faut qu'on sache, en prévision de la sanction éternelle, qu'il à fait tout son possible pour vivre vertueux et mériter toute miséricorde. 11 a échappé à la Fortune, symbole de toutes les corruptions, et à la Renommée, symbole de toutes les bassesses. Voyez les fées qui prononcèrent sur son berceau la fatalité de sa vie : Science, qui le voua aux livres et lui accorda le plus réel des privilèges; Mélancolie, qui, avec tous les tourments, lui apporta toutes les excuses. Plaignez ce triste jeune homme ! Son âme est restée généreuse et simple. I1 a souffert, il a pleuré, il n’a connu dans son

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