IV-iv LES POÈMES LYRIQUES
et profonde qui reporte la strophe XXIV à la strophe XXV. — Telle est l’élasticité particulière qu’une constante adresse assure à ces quatrains. Au gré du poète ceux-ci s’enflent ou se contractent, accumulent les détails d’un tableau ou les arguments pressés d’une thèse, ralentissent d'émotion ou tracent une courbe oratoire, sans se départir jamais de la loi qui assure leur force.
Cette loi n’en impose pas moins aux vers toute la densité compatible avec une diction sans audaces, en même temps qu’une nette différenciation de sens. Il faut qu’un vers dise tout ce qu’il a à dire, et qu'un groupe de vers forme un ensemble de parties judicieusement variées. Soit la strophe :
Now fades the glimmering landscape on the sight, And all the air a solemn stillness holds, Save where the beetle wheels his droning flight, And drowsy tinklings lull the distant folds. (5-8)
Le but est de décrire l'atmosphère du soir. Tout est calculé, limé, assemblé comme un mécanisme. Le poète s'accorde quatre vers, et choisit autant de traits : deux sont généraux, deux particuliers; ici l'éclairage, là le silence; un détail caractéristique immédiat, et une notation pittoresque à distance. Tous les mots portent et se complètent; à l’exception de « on the sight », on n’en pourrait sacrifier un seul sans supprimer une évocation distincte. Des troupeaux (campagne, pastorale); ce sont des moutons, et ils regagnent leur parc (retour au bercaïl, nuit tombante, étoile du berger); ils habitent le lointain, mais on entend (silence de l’air) leurs clochettes (sonorité nombreuse et d’une clarté métallique) se taire peu à peu (comme se tait et s'éteint le paysage) en suggérant, étouffées, un assoupissement, la chanson par laquelle (figure poétique) les moutons vont se bercer eux-mêmes pour dormir : tout cela fondu en un seul vers, le quatrième 117.
Le vocabulaire demande ici un triage méticuleux. Le choix des mots est-il entièrement sincère? Telle est la question que soulève le zèle des annotateurs, et qui intéresse le fonctionnement même de l'inspiration. À la lumière de cent rapprochements, l'Elégre apparaît à coup sûr comme une mosaïque. I1 semble trop souvent que Gray ne compose pas sa phrase avec les mots que lui propose la langue, mais avec les locutions que lui offrent ses auteurs. C’est la rançon de ses habitudes scolaires; et le mérite de ses plus heureuses tournures réside souvent dans la seule ingéniosité de l’incorporation.
The Curfew tolls the knell of parting day. (1) Gray avoue le premier qu’il imite Dante : « Au loin la cloche 117. Cette condensation ne va pas sans quelques obscurités de sens, comme, par
exemple, dans le second vers de cette strophe, où le sujet réel est le complément apparent. Voir aussi la confusion des strophes XX à XXIII.
428 LE POÈTE IV-iv
semble pleurer le jour près de mourir » 18, Voici encore d’autres sources dans Shakespeare, dans Milton, dans Voung 1°. Logiquement et artistiquement, folls the knell est un exploit de langage. Pourtant, bien que le rapprochement de ces mots découle naturellement de leur signification, on ne peut oublier le vers de Dryden :
That tolls the knell of their departed sense 120,
Ne faut-il donc louer le poète que pour avoir ajusté et poli la bonne expression au bon endroit? Tel était son idéal. Seules les gaucheries sont coupables, et il n’a pas toujours su éviter la raideur des rapiéçages : la strophe VI, amalgame de Iucrèce, de Thomson et de sa propre traduction du Chant à Winifreda suffit à le témoigner 1?1.
Considéré en lui-même, le vocabulaire se maintient dans le registre sévère de la propriété et de la dignité. Gray emploie le mot concret, mais prudemment : cwrfew, turf, beetle, swallow sichle, etc.1??, Dans l’église, il dira ansle, fretted vault #. Lowing, s'applique au bétail, plod à la démarche de l’homme fatigué, mouldering au vieux tombeau, blazing à l’âtre de la fermière, nodding au grand arbre, babbles au ruisseau : emplois justes, maïs respectueux des usages poétiques 124, I1 y a de nombreux bruits dans le paysage; on s'étonne de n’y pas trouver une seule couleur. Bien des mots répandent un parfum suranné, ou une élégance convenue : #mnoyn, lowly, ply, ton, strife, swain, uncouth, tenor, aged 1%, Il y a les trop fréquentes abstractions: Ambition, Grandeur, Memory, Honour, Flattery, etc.; et les tournures du style « poétique » : secret bower, boast of heraldry, pomp of power, rod of empire, spoils of time 1°.
Les épithètes continuent à jouer le grand rôle de description; qualificatifs pittoresques : glimmering landscape, rugged elms; echoing horn; épithètes chargées d’un sens moral, vrais raccourcis de la pensée : weary way, living lyre, genial current, conscious truth, passing tribute; épithètes doubles : ancient solitary reign, dull cold ear, cool sequestered vale, mute inglorious Milton, pleasing anxious being, long lingering look, old fantastic roots, et même Durest ray serene; compositions de mots, usuelles ou créées : incense-breathing, straw-built, hoary-headed, woeful-wan :*. Les