III. i
Loin du soleil et de l’orage d'été,
en ton giron vert fut déposé l'Enfant chéri de la Nature. Alors que, parmi les détours du limpide Avon,
cette Mère puissante lui découvrait < son visage terrible, l'intrépide Enfant étendit ses petits bras et sourit.
Prends ce pinceau, dit-elle, dont les vives couleurs peignent somptueusement le printemps de l’année !
À toi aussi ces clefs d’or, immortel Enfant ! L'une ouvrira les portes de la Joie, 10 l’autre celles de l’Epouvante et des terribles Frissons,
ou la source sacrée des larmes pitoyables.
FRE Non moins grand celui qui s’éleva, sublime, sut les aïles séraphiques de l’Extase, ur sonder les secrets du Chaos.
Il franchit les bornes enflammées de l'Espace et du Temps : le Trône vivant, la splendeur du saphir, 5 qui font trembler les Anges qui regardent,
lui apparurent; mais, ébloui par l’excessive lumière,
il ferma ses yeux dans la nuit infinie.
Regardez ! Voici le char moins orgueilleux de Dryden, qu'emportent bien loin, sur les champs de la Gloire, 10 deux Coutsiers de la race éthérée,
au col ceint de tonnerre, aux sabots qui retentissent longuement. III. iii.
Ecoutez ! Ses doigts courent sur la lyre !
L'Imagination aux yeux éclatants plane sut sa tête et dévetse de son urne enluminée des pensées qui respirent et des mots qui brûlent. Mais, hélas ! on ne l'entend plus... 5 Oh ! lyre divine, quel Esprit audacieux t'éveille-t-il aujourd’hui? Il-n’hérita d'aucune noblesse, ni des vastes ailes qui emportent l’Aigle Thébain, en un vol souverain et superbe, 10 dans l’azur profond de l'air.
Souvent du moins, devant ses yeux d'enfant, passaient
de ces formes qui étincellent au rayon de la Muse
de couleurs éclatantés que ne leur donna pas le Soleil.
T1 s'élèvera cependant, et, à l'écart, poursuivra sa route 15
au delà des bornes d’une destinée vulgaire,
combien inférieur au Sage, mais bien haut au-dessus des Grands.
Voici donc une ode composée de trois triades. Fermeté de la structure, netteté du contour, compression du sens en formes arrêtées et symétriques triomphent ici, mais non pas vainement. La savante division distribue aussi la matière.
La première triade définit la nature de la poésie. Gray invoque la lyre éolienne, c’est-à-dire l'exemple du poète de Béotie, et, par là, le lyrisme « sublime » 1%. Transport semblable à la vibra-
160. G. (cf. TP 183, 201. G. signifie qu'il s’agit des notes de Gray lui-même, pour la plupart introduites dans l’éd. de 1768, BN 52).
442 LE POÈTE IV-iv
tion des cordes de l'instrument, cette poésie est l’âme du sujet qu’elle pénètre. Elle se répand avec majesté, ou bondit dans le tumulte des passions 1%1, Elle tient de l'harmonie le magnétisme qui ordonne les mouvements déréglés du cœur, et le pouvoir de rythmer les gestes 152, Maîtresse du chant et de la danse, elle escorte l'amour, dont l'harmonie est fille. La poésie, n'est-ce pas l'amour qui s'impose une pure loi, dans son désir divin de sagesse et de beauté?
Cette conception sensible et idéaliste, Gray déclare l’emprunter à la Première Pythique 3. Mais il s’y mêle l’idée de l'harmonie et du rythme qu’il trouvait au second livre des Lois, et un écho de l'opinion de Sir William Temple sur le pouvoir affectif des vers 164. L'important pour nous, c’est qu’il rénove et condense des données entièrement conformes à son tempérament et à ses aspirations. Pour lui, l'effort consistait à les présenter en termes adéquats.
L'imagination prend la première place, car c’est par elle surtout qu’il prétend se grandir : « Le sujet et l’image, comme chez Pindare, sont unis » 155, C’est délibérément, cette fois, qu’il s'exprime par des peintures. Cette triade veut être le mythe de l’ode; elle évoque les temps légendaires. Les visions se succèdent : Poésie est le fleuve, descendu du Parnasse, qui nourrit les riantes fleurs de ses berges, — fleuve profond, uni et lent (trois vers), ou fleuve torrentueux (trois autres vers, et tableau peint mille fois). Poésie dompte les passions. Exemples : elle arrête le char d’Arès, et le guerrier fougueux abaisse sa lance (version de Pindare, bien affaiblie); elle endort, sur le poing même du dieu, l’aigle de Jupiter (seconde version de Pindare, non moins faible) 166, Poésie exalte le printemps de Cypre, au jour d’Aphrodite. A force d’emprunts habilement disposés 197, voici, sans doute, une vraie fête d’Amours, de Ris et de Jeux dansants, farandole qui se déploie et se resserre dans la prairie verte, bras unis et pieds nus au foulement cadencé, fresque de mouvements et d’attitudes qui charmaient ses yeux, frénésie que voulait son cœur. Toute cette gaîté s'arrête soudain, et la déesse paraît : lent cortège, ligne sculpturale, et, sous la rougissante pudeur, sein gonflé de désirs. Une gracieuse ingéniosité cache l'instinct qui veut se satisfaire dans l'image.
Avec la seconde triade, essentiellement transitoire, nous descendons brusquement sur terre, où le jour est plus sombre que sous le ciel de la légende grecque. Là, nous retrouvons les fan-
LOT GC NDPETE 21). r62.1G-1(cf TPI85 187).