Cf. sup. III ii, p
454 LE POÈTE IV-iv
sauvage, vers 1282. Edouard Ier a défait Llewellyn, soumis le Pays de Galles, et ordonné, dit-on, que l’on pende les bardes. Il passe, avec son armée.
Intentionnellement abrupte, la première triade s'ouvre par une malédiction. Une parole terrible et menaçante interpelle le roi : vaine est la gloire des étendards vainqueurs; comme le tyran de la République 17, Edouard verra sa cruauté le poursuivre de continuelles angoisses. Les barons frémissent. Devant eux, sur une roche, se dresse Caradoc 1*#, le dernier des bardes, figure douloureusement farouche, et inspirée par le délire prophétique. De Îa nature, dont ses compagnons savaient les secrets, celui-ci se fait encore une fois l'interprète pour dire le deuil et l’'épouvante où elle se trouve, la vengeance que ses gestes et ses voix réclament. Caradoc pleure un instant ses compagnons tués. Mais bientôt sa vision ressuscite leurs âmes, et les voici occupés à tisser ensemble le sort de la dynastie maudite.
La seconde triade déroule la sinistre tâche, brève histoire, sous une forme allégorique, des malheurs et des crimes des Plantagenets. Traduisons 1 : Edouard II sera sauvagement assassiné au château de Berkeley; sa femme traîtresse et adultère, Isabelle, mettra au monde un enfant qui, sous le nom d’Edouard III, ravagera la France son pays; soldat glorieux, ce dernier assistera à sa propre décadence, pleurera son valeureux fils, le Prince Noir, et mourra lui-même dans l’abandon et le dédain; Richard II, à qui iront ensuite les faveurs, périra d’inanition dans un cachot; et voici les horreurs de la guerre des Deux Roses, les meurtres de la Tour de Londres, l’inutile courage de Marguerite d'Anjou à défendre la couronne du pitoyable Henry VI, l’atrocité sanguinaire de Richard III le sanglier.
Leur œuvre tracée, les bardes reviennent au présent, et vouent Edouard Ier à un malheur immédiat, la mort de sa femme KEléonore de Castille. Après quoi ils disparaissent. Caradoc va les suivre. Mais avant de périr, une autre vision s’offre à lui, qui contraste avec la sombre annonce du châtiment : c’est la glorieuse aurore des temps nouveaux. La défaite de Richard III mettra sur le trône les Tudors, descendants d’'Owen le Gallois. Ainsi s’accomplira le retour, annoncé par les vieux prophètes, de la race d'Arthur; ainsi les Bretons chasseront l'étranger. La grande Elisabeth, forte et gracieuse, réveillera les lyres. Viendront Shakespeare, Milton, et « la succession des poètes » après eux. Enivré à la pensée de ce retour futur, Caradoc adresse à Edouard son ultime anathème, et se précipite au fond du ravin.