‹ Essai sur Thomas GrayChapitre 47 sur 446 · I -iv LE MILIEU · texte numérisé non relu

I -iv LE MILIEU

Lui et sa retraite... Cambridge lui assurait, en effet, la retraite, l'isolement, l'oubli, l'indépendance relative. Il y pouvait se retirer dans les vastes salles où tombe des fenêtres ogivales un jour tamisé, se retrancher dans le silence de son appartement. Les avenues désertes, les murs revêtus de lierre, les voûtes glaciales exercèrent sur lui leur pouvoir.

Il vécut donc à Peterhouse d’abord, à Pembroke ensuite. Les deux collèges se font face, austères d’aspect, isolés de la ville. La rue Trumpington qui les sépare, et que « divisait un fossé pour l'écoulement des eaux », était parmi les plus sordides d’alors®. Peterhouse passe pour le plus vieux collège de Cambridge 1%, À la partie ancienne est venue se juxtaposer une façade de Wren débutant. Dépourvu de cette rêveuse variété gothique qui orne la plupart, il dirige sur la rue le fronton tourmenté et la baie en vitrail de sa chapelle, encadrée par deux aïles de bâtiments sévères à frontons néo-grecs. L'ensemble est harmonieux, mais gris et froid. Gray habitait à l'extrême partie de l’aile nord, de construction récente101, au deuxième étage. De la fenêtre de sa chambre, dirigée vers le dehors, il voyait l'auberge du Chapeau du Cardinal, centre de toutes les vulgarités1®2; Pembroke, qui abritait ses sympathies; et, à ses pieds, le cimetière de Sainte-Marie-la-Petite, qui perpétuait sous ses yeux la vision des tombeaux et de la mort.

La vieille façade de Pembroke est nue comme celle des couvents. L'intérieur du Collège enferme de délicates beautés : l’ancienne chapelle au plafond sculpté, la chapelle de Wren aux riches boiseries, le vert quadrangle, la bibliothèque et sa tour, de style Renaissance. C’est dans l'aile sud de la Cour de Lierre, au premier, que Gray logea pendant douze ans 1%. De son temps, cette cour n'était entourée de bâtiments que sur trois côtés. A l’est, près des écuries et du petit pavillon de Long, s’étendait un grand jardin avec des bosquets et de discrètes allées1%4, Un grand calme y régnait. Les vénérables édifices qui surgissent de la verdure alentour sont distants et silencieux; de grands arbres se découpent sur le ciel triste. Dans un tel cadre, les soirs ont une douceur pénétrante.

« Je suis aussi tranquille ici qu'à la Grande-Chartreuse » 195, dit-il, après son déménagement. Bien avant, il parlait déjà de sa « tanière »1%5, écrivait déjà à Walpole « pour le saluer du fond de sa cellule »197, Il s’enfonça dans cette solitude d’anachorète avec la même amertume, la même volupté qui l'avaient plongé dans la misanthropie. Il s’enferma dans cette paix comme il s'était enfermé dans son « moi » orgueilleux.

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