CHAPITRE. V
Humour et regrets
Voué à un pessimisme d’origine constitutionnelle et sans cesse aggravé par les circonstances; vaincu, ne trouvant de plaisir «ni dans l’activité ni dans l’oisiveté »1, Gray fut-il incapable d’un sourire sans ironie? S'il n’alla pas au-devant du bonheur, la vie ne lui apporta-t-elle jamais la moindre jcie?
Au seuil du problème, un paradoxe se présente et nous séduit. Prenant le contre-pied de la tradition, qui nous transmet un Gray taciturne et maussade, on découvre en lui, afin de renouveler la critique, le plus joyeux des compagnons. Ses doléances sont sans sincérité; sa tristesse n’est qu’affectation; son humeur sombre est une attitude littéraire empruntée au Penseroso?. N’appelle-t-il pas lui-même sa mélancolie « leucocholie »? Considérez ses lettres : ne sont-elles pas semées de badinages, émaillées de facéties? Oui, Gray était un homme enjoué; il plaisantaïit avec l’espièglerie d’un étudiant toujours jeune, s’abandonnaït à des exubérances auxquelles il aurait dû renoncer « avec ses premières culottes »5.
Niera-t-on dans son ensemble la teneur de son existence ?Oubliera-t-on les symptômes classiques de sa neurasthénie? Certes, dans son expression, son pessimisme emprunte quelque relief à des figures de style, à des souvenirs littéraires. La façon dont West et lui se poussent mutuellement à « accorder leurs âmes aux élégies de douleur de Tibulle»4 pourrait passer pour une fantaisie de jeunesse. Souvent, peut-être, son expérience intellectuelle l’entraîne-t-elle dans la voie de la conscience de soi et de l’analyse excessives, dans une relative complaisance à souffrir. Ici une idée cueillie chez un auteur familier, là une simple réussite verbale, exercent leur attraction. L’humeur du moment s’en empare et s’y fixe en une formule qui pourrait tromper. S'il demande, désabusé: «Ne sommes-nous pas tous des locataires? » peut-on savoir la part respective de sa conviction profonde et de son plaisir à citer Cicéron 5? « Ce que je redoute est encore pire » est un vers de Pétrarque qui chante dans sa mémoire‘. Son dédain du vulgaire,
TELE IS DER. 3. TE Toxxi-ui.
AN CLS IETTG, 5. TL II 96. Cf. Cicéron, De Senect., XXIII. 6. TL III 32. Cf. Pétrarque, Sonnet CLXXXV, 1.
I=v HUMOUR ET REGRETS SI
son goût pour la solitude, ne les emprunte-t-il pas aussi à Sénèque ? Ses formules ne sont-elles pas calquées sur celles du stoïcien, comme l’est en partie sa concentration sur lui-même ?
Sa mélancolie n’est cependant pas une pose d'écrivain. Ses lettres, rédigées avec la certitude du secret, ne s'adressent qu’à des intimes. S'il s'y montre, ce n’est qu'à eux. Que dire de ses carnets de notes, où l'angoisse s'exprime en observations de clinique à son seul usage? Tout ceci n’est qu'un reflet, déformé peut-être mais non sans réalité, de ce qui s’agite en son for intérieur. On y peut distinguer de la suggestion; certainement pas du calcul. Si par habitude d'esprit, par goût pour la citation, il cherche dans des maximes de sagesse antique des principes de conduite, ou seulement l’image d’un état de conscience, ne les choisit-il pas selon son naturel? Sa formule « être actif c’est être heureux » lui vient directement d'Aristote? : on a vu par quel jeu elle aboutissait chez lui au découragement. Tandis qu’elle pousserait un autre à l’action, lui ne l’applique que pour vérifer sa faiblesse. Imite-t-il le Penseroso? Peut-être; mais derrière cette imitation se déroule une vie de souffrance qui la distingue du pastiche, et l’incorpore à la souffrance elle-même. La névrose est une boule de neige; la moindre parcelle recueiilie au passage la grossits. Et, si l’homme se grise d’antécédents célèbres dans l’histoire des lettres ou de la pensée, c’est qu’il y trouve la justification supérieure qui est son impérieux et constant besoin. Souligner de tels emprunts, c’est attester la gravité du mal.
Quant à ses plaisanteries, sont-elles la marque d’un enjouement véritable? Burton déclare, à la suite d’Aristote, que le mélancolique est un homme d’esprit°; la neurologie moderne le confirme °. On invoque sur ce point l’opinion de Walpole : « L/humour était son tour d'esprit naturel et original »!1. On peut imaginer, en effet, d’après sa correspondance, l'interlocuteur qu’il devait être dans les rapports d'intimité; non pas toujours sombre et silencieux, mais devenant soudain spirituel, moqueur, enclin à la boutade. C'était là de la dérision plus souvent que du rire. Observons ses traits d'humour. Si, par un jeu de mots difficilement traduisible, il baptise son collège « Charnier de Saint-Pierre »12?; s’il y ramène toute vie à des mouvements « Dr. Longicalement parlant oscillatoires »1%; s’il déclare que le nez retroussé de Mason « a été fait
7. TL, I 340, 347. Cf. Aristote, Morale à Nic., X, iv. SACS SYP AU, IT Tr 9. Burton, Anatomy of Melancholy, I, ii, 3 (Ed. Bohn, I, p. 485).
10. l'ironie et l’humour sont très communes chez le psychasthénique, qui y trouve une compensation à son sentiment d’infériorité et un soulagement à sa haine dissimulée pour autrui (Dr. Hesnard).
Tr LL TExxt- LAC TCTETSE FE RAD ST
52 LÉ SOLITAIRE DE PEMBROKE I-v
dans le ciel»14, c’est par promptitude à saisir le ridicule des hommes ou des choses. Il est remarquable de voir ses mots les mieux venus se rapporter à sa personne, en exposant chaque fois quelque infériorité. Le sentiment de son inertie lui fait dire qu’il demeure à Cambridge «comme un chou planté en terre »1#; sa sauvagerie lui fait signer une lettre « Brun », en expliquant « qu'ours il est, ours il restera »16, Il caricaturise ses appréhensions lorsqu'il plaisante sur sa goutte; lorsque, pensant tomber malade à Londres, il redoute que «son infirmière ne l’étouffe sous un oreiller »;1? ou que, songeant à un voyage au pays des morts, il craint que ses amis ne reçoivent plus ses lettres, «les courriers n'étant pas très réguliers ».18 Quand il parle de son recueil de poèmes comme d'une «baliverne à douze sous »1?, de son Barde comme d’une «odicule »2, de ses travaux en général comme ceux « d’une fourmi» ou «d’une araignée qui tisse sa toile »21, c’est afin qu'on sache qu’il ne se fait pas d'illusions. Dérivé de son pessimisme, son humour l'enveloppe mais ne s’en distingue pas. C’est, déclare-t-il lui-même, «sa mauvaise humeur qui affecte d’être joyeuse »?2. Un contemporain signalait à juste titre que la gaieté de Gray «était celle d’un homme au cœur triste; elle dansait sur un pied boiteux »*%. Elle n’est qu'une nouvelle victoire gagnée sur l’obsession, en la trouvant divertissante. Si l'humour naît d’une disproportion plaisamment acceptée comme sérieuse, n’a-t-1il pas pour secret mobile chez le névrosé un abaissement fictif des réalités qu'il veut dominer, un effort impuissant d'adaptation? L'humour, qu’il utilise si volontiers, était pour Gray, tout comme le fastidium, une arme défensive contre la vie.
Les causes mêmes de la mélancolie enfermaient cependant des principes de détente. Permanente au fond, la maladie présente dans ses crises des fluctuations dont on peut tracer la courbe, et dont les alternances, lentes ou précipitées, offrent des moments de répit, On se rappelle, d’ailleurs, qu'aucun symptôme violent ne s'était manifesté avant 175425. Une large place reste donc aux intervalles de santé relative. Gray se félicite en termes crus de l'heureuse influence du climat italien *; s’avoue parfois « beaucoup mieux que d'habitude »27; vante ailleurs un régime qui l’a mis