HUMOUR ET REGRETS
Il n'en parle pas avec naturel, mais ainsi qu’un collégien en vacances, soulagé de la contrainte scolaire. Cette joie terrestre qu’il saisit un instant, il la considère curieusement, la tient avec orgueil et une volupté inavouée, lui qui condamne toutes les joies de la terre. Elle est en dehors de sa vie, tout comme les allusions grivoises où il se complaît parfois sont en dehors de son langage. Mais, à le voir amplifier avec un naïf étonnement ses plus menues incartades, on dirait qu'il s’en émerveille, et qu’il les recherchait secrètement.
Il sent la morsure du regret. Alors, il explique : « C’est ce qui doit nous arriver à nous, pauvres rejetons de la science. Il est sot que l’on ne puisse pas vivre comme on le voudrait, ni même où et avec qui on voudrait, sans argent. Swift dit quelque part que l’argent est la liberté. L'argent est aussi, je le crains, l'amitié, la société et presque tous les bienfaits extérieurs. C’est une consolation bien grande, quoique méchante, que de voir la plupart de ceux qui en possèdent en abondance vivre sans joie, sans liberté et sans amis »44, L/envers de lui-même ne saurait mieux lui apparaître. Symbole de tous ses mépris, excuse de tous ses échecs, voici que l’argent devient le symbole de sa convoitise et de son affranchissement. Et sa protestation s’assouvit du spectacle de l’insensé qui ne sait pas être heureux.
Il se referme bientôt; et, fuyant vers la campagne en emportant son Gresset, il répudie «les jeux de la folie et le goût frelaté des plaisirs de l’imposture et de la vanité », pour apprendre «les sentiments de la nature et les plaisirs de la vérité »4. Quand on lui parle « d'heures d'amour, de cerises et d’ananas », il déclare ne pas saisir. « Je ne vois ni ne sais rien ici; et j'estime que cela vaut hueuxg'»16,
La Némésis du renoncement est plus tenace. C’est quand la sensibilité est touchée à vif qu’on la sent. Une des crises décisives dans la formation de son caractère d'homme se produisit sans doute lorsque, après sa brouille avec Walpole et la mort de son ami West, il se sentit abandonné. La période est une des plus mal connues de sa vie. On a cependant conservé quelques lettres de lui adressées à Chute.
On lit dans l’une d'elles : « Considérez-moi donc, mon cher Monsieur, sous mon jour véritable, et considérez combien il m'est nécessaire d’avoir de vos nouvelles chaque fois que vous aurez une heure à me consacrer. Votre bonté, je m'en flatte, aura raison de votre indolence, quand vous songerez combien cruellement seul je dois être au milieu de cette foule » 47.
11 avait peur de sa solitude.
44. TL, I 149-50. 45. TL I 175-6. 46. TL I 210. 20 td ea 1 ER ci