‹ Essai sur Thomas GrayChapitre 58 sur 446 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

La famille et l’amour

Une évidente affection filiale, répondant à la tendresse maternelle, fut son premier sentiment. Soutenue par le devoir de reconnaissance, avivée par la sympathie dans la tristesse, cette affection est encore mise en relief par l'indifférence relative manifestée à l'égard du père. Dans le ménage désuni de la maison de Cornhill, Gray dut prendre plus ou moins consciemment parti pour une « mère dévouée et tendre » ! qui seule s'inquiète de sa subsistance et de son avenir, qui seule semble l’aimer. Avec émotion, son cœur allait vers elle.

Faute de preuves meilleures, ses lettres écrites du Continent le témoignent. Nous ne les possédons que mutilées, privées des passages affectueux ?. Mais on est frappé de leur contraste, selon qu'elles s'adressent au père ou à la mère. Ici, le ton est froid, le dessin sévère et sobre, lorsque le destinataire n’est pas renvoyé à « mille livres qui vous décriront les choses mieux que je ne pourrais vous les dire »3. D'autre part, au contraire, règnent l’entrain, la spontanéité, la couleur; les scènes, les paysages, les gracieux détails abondent, çà et là, l’anecdote gaie, la note piquante marquent la familiarité 4. Le plus grand respect dû à l’un, le sentiment d’explications plus amples nécessaires à l’autre ne justifient pas entièrement cette différence. De son père, qui mourut peu de temps après son retour 5, Gray ne parlera plus jamais. Il montrera, par ailleurs, un dévouement toujours égal pour sa mère et vénérera sa mémoire.

Nul incident n'illustre son attachement, nul document n’en expose la qualité. La constance de sa dévotion n’est qu'implicitement démontrée par ses visites assidues à Stoke Poges. Jusqu'en 1752, il vint là régulièrement, à l’époque des vacances, quoique le séjour y fût triste. Recevait-il la nouvelle de quelque indisposition, il accourait : à ce souci, tout autre faisait place 5

1. Epitaphe qu’il rédigea pour sa tombe, à Stoke Poges. Cf. AM xxxi.

2. C’est là une des conséquences de la méthode d’édition de Mason. Cf. CH 6-7.

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