Le 6 novembre 1741. CLAIR? 7 CDAIT
60 LES SENTIMENTS II-i
Gray sentait qu'il devait à sa mère, par la présence, la preuve matérielle de son affection.
Mais lui qui raconte volontiers sa vie à ses amis ne leur parlait jamais d’elle. Gardait-il son sentiment dans le secret par scrupuleuse réserve, ou par une sorte de honte? Quand elle mourut, il écrivit aussitôt à Wharton : « J'imagine que vous êtes en ville en ce moment. La raison qui devait me priver du plaisir de vous y voir n'existe plus désormais : ma pauvre mère, après une longue et pénible agonie, a expiré dimanche matin. Dès que j'aurai assisté à ses obsèques, je viendrai à Londres. Ce sera pour moi une satisfaction toute particulière que de vous y trouver »7. Pourquoi, dans un billet hâtif, au lieu d’une affliction plus directe et émue, ces circonlocutions qui hésitent devant le fait et placent au-dessus, comme pour le masquer, la compensation de l’amitié? Qu'on observe le renversement, sans doute involontaire : cette mort est présentée comme opportune.
Par la suite, il ne montrera sa peine que pour affirmer sa supériorité, I1 disait bientôt à Mason, dont le père venait de mourir ® : « J'ai vu ce que vous me décrivez, et je sais combien c’est chose terrible. Mais je sais aussi que j'en suis devenu meilleur. Nous sommes des êtres vains et stupides, et nous n'avons de raison d'exister, d'utilité, ici-bas, qu’autant que cette triste impression vit en nous. Plus elle est profondément gravée, mieux cela vaut-il » ?. Cette formule, qui semble en partie apprise, il dut la retourner au fond de lui pendant de longues années. Beaucoup plus tard, il s'adressait au jeune Nicholls, comme Sénèque à son Lucilius : « De toute sa vie on ne saurait avoir qu'une Mère. Oui, vous penserez que c'est une vérité évidente, et, comme vous le dites, bien banale. Vous n'êtes qu’un jeune oison ! J'étais presque aussi docte que vous à votre âge, et je ne l’ai découverte — d’une façon claire et convaincante, entendez-moi — que lorsqu'il était trop tard. Il y a treize ans de cela : il me semble que c'était hier; et chaque jour de ma vie, elle pénètre plus avant dans mon cœur » 1°, Sa douleur, fixée à l'unique affection perdue, à l'impossibilité définitive, se fait une gloire et une sagesse du deuil de son amour tué. Est-ce formel ou ressenti?
On s'étonnera à la lecture de son testament : « Premièrement, Je désire que mon corps soit déposé dans le caveau que ma chère mère décédée a fait construire au cimetière de Stoke Poges, près de Slough, comté de Buckingham, à côté de ses restes, dans un cercueil de chêne sec, ni doublé, ni recouvert; et, à moins que cela ne présente trop de difficulté, je voudrais qu’un de mes exécuteurs
TL ME23T 8. Dorothy Gray mourut le 11 mars, le père de Mason le 26 août, 1753. 9. TL, I 240. 10. T1, III -100.
Pl LA FAMILLE ET L'AMOUR 61
assistât à la mise en tombe » 11, Gray avait pris de solennelles précautions pour qu’on le rendît à sa mère dans la mort.
L'imagination se plaira sans doute à contempler, tableau touchant, l'intérieur de Stoke où il vivait auprès d'elle, et avec ses tantes, en «ces tranquilles jours d'automne si paisiblement passés à aimer ces trois placides vieilles dames, et à en être aimé, dans une tiède odeur de musc et de pétales desséchés » ??, Devant cette scène, agréablement tracée dans l'inconnu, on ne peut que rappeler le silence de Gray lui-même. Car s’il parle de Stoke, c’est pour dire qu'il s’y ennuie ®#. Il n’en évoque jamais l'atmosphère. Tout au plus perçoit-on, à l’occasion, quelque indice de ses ménagements. En 1748, à court d'argent, il refusera — un. n'était-ce qu’une i « Les braves dames d’ici me prendraient pour le plus insouciant et le plus dépensier des mortels, si je sangeais à un pareil voyage en ce moment » 14, Si leur intimité lui avait été bonne, il n’est pas possible que l'écho en fût demeuré aussi faible dans sa correspondance. On songera aux lettres d’un Cowper.
Et cependant, avec sa mère, deux de ses tantes seules, parmi les membres de sa famille, jouent un rôle marquant dans sa vie. Si ses oncles eurent quelque influence sur ses années d’écolier, aucune trace ne reste de sa sympathie pour eux. Mrs. Oliffe, peu sociable, peu aimée de ses sœurs, vécut longtemps dans un autre monde. Du côté paternel, on n’entrevoit que des figures d’arrière-plan. S'il eut des rapports affectueux, ce ne fut vraiment qu'avec Mary Antrobus et Mrs. Rogers. Encore est-il difficile de les préciser. Sans doute trouve-t-il en ces personnes un souvenir de l’image maternelle, et traite-t-il celles-ci en conséquence. Il se rend à Stoke auprès de Mrs. Rogers malade, et se réjouit de son rétablissement ®%. Sent-on pourtant beaucoup d'émotion vraie dans la lettre célèbre écrite par Gray à sa mère à l’occasion de la mort de Mary Antrobus, à côté de qui il avait grandi et souffert? « La triste nouvelle que je reçois me surprend et m'afflige. Je perds quelqu'un que j'aimais beaucoup et à qui, depuis mon enfance, j'étais habitué. Mais c’est la perte que vous éprouvez vous-même qui me touche plus encore. Je n’insisterai pas sur les détails; vous ne les connaissez que trop. Chaque jour davantage, je le crains, vous aurez besoin de l’apaisement que seul peut vous donner Celui qui vous l’a conservée pendant tant d'années, et qui, enfin, lorsque ce fut Sa volonté, nous l’a reprise pour la ramener à Lui. Si nous considérons ce qu’elle endurait en cette vie, peut-être faut-il voir dans cet événement un exemple de Sa bonté envers elle et envers ceux qui l’aimaient. Elle aurait pu languir bien des
11. AM xciii. C’est James Brown qui exécuta cette volonté. Cf. MW IV 206. 12. GL, 96. : 132 CL SUP, De 27.
T4 LIL 176: T5. LMI SZAT:
62 LES SENTIMENTS II-i
années sous nos regards, et, au milieu de souffrances croissantes, devenir complètement infirme. Elle aurait pu souhaiter longtemps la fin de sa misère avant de l’atteindre; peut-être même perdre tout sentiment et continuer de respirer : triste spectacle pour ceux qui eussent eu, plus qu’elle-même, conscience de son état. Pour tant que vous déploriez sa perte, songez qu'elle est enfin paisible et heureuse, et qu’elle a maintenant plus de raisons de nous plaindre que nous elle. Vous trouverez un soutien, je l'espère, et je vous en supplie, dans la soumission que nous devons à Celui qui nous a donné le souffle pour notre bien, et nous le retire de même » 15,
La noblesse du fond et de la forme est indéniable. La pensée semble sincère en ce qu’elle exprime les propres craintes de Gray devant la souffrance, son désir vague de repos, son suprême espoir en Dieu. Mais le sentiment est-il si proche de l'habitude? Un fils parle-t-il ainsi à sa mère? Gray comprend, certes, la douleur de celle-ci; il sent qu’il lui appartient de la consoler et fait un effort exceptionnel pour adapter le ton à la gravité de l'événement. C'est un effort. On a jugé cette lettre empreinte de « douceur et de simplicité » 17, Gray ne s’en remet-il pas plutôt, pour traduire sa sympathie, à la vertu d’une rhétorique pompeuse 18, d’une argumentation qu’inspire un bon sens de commande plus que le chagrin? La notion d’un devoir le pousse.
Sans quoi, il a d’étranges façons de mesurer sa pitié; et le devoir est souvent lourd. Gray envisage avec inquiétude ‘la perspective de passer des années à Stoke devant « le spectacle mélancolique de deux pauvres femmes alitées, — spectacle que, par simple humanité, je ne peux éviter » ®. Lorsque Mrs. Rogers est souffrante, c'est la souffrance elle-même, et la menace de mort, qui l’impressionnent : « Je ne veux pas faire montre de plus de tendresse que je n’en éprouve réellement; maïs l’approche de la mort est toujours mélancolique, et le commun des mortels doit s’en émouvoir quelque peu » ?. Jamais il n’a d’ironie pour ses tantes de Stoke : c’est le plus qu’on puisse dire de sa considération. Car il n'en va pas ainsi pour ses autres parentes; pour Mrs. Oliffe, « fille du dragon de Wantley, et je n’en dis pas davantage » 21; pour Mrs. Forster, qui revient de l'Inde « aussi singulière et aussi ignorante que si elle était née de la boue du Gange » ??. |
Plus généralement, il ne comprend pas les sentiments de famille. Il s'étonne qu'on se marie, qu’on ait des enfants. Il lui est « étrange de considérer ses contemporains sous le grave jour d’époux et de père » #. Les enfants, ce sont « les soucis de ce monde » qui s’abattent sur vous ?4 Lorsque Wharton eut un fils, il le complimenta
T6 LL 1203-14: 17. GT, 1006:
18. On remarquera l’analogie de sa lettre avec Cicéron, Amatié, III. LOST: 20 2DLAII"SS: 27 EL IT 56580;
2 CE NTEOTES 29 LL MEEEO1 24. TL III ro.
Il LA FAMILLE ET I/AMOUR 63
en termes déplacés : « J'ai négligé... de vous féliciter de ce que la plupart de vos amis considèrent comme un très heureux événement. Pour moi, je dois l'avouer, la chose a un autre aspect. J'ai beaucoup plus d’égards pour vous que pour le jeune monsieur que je n'ai jamais vu. Je prévois que, désormais, vous ne vous séparerez plus de votre flacon, qui est, à vrai dire, le père de l'enfant... On ne saurait résister au bordeaux, s’il donne un héritier comme il enlève une élection » 25.
Il ne touche avec sérieux aux affections familiales que devant une tombe. Il s'incline alors comme il sied. Sous ses laborieuses figures et ses lieux communs d’oraison funèbre, on devine une indéchiffrable meurtrissure. I1 offre au chagrin d'autrui un de ses axiomes : que celui qui meurt est moins à plaindre que celui qui reste; qu'il n’est perte si cruelle qu’elle n'aurait pu être plus cruelle encore. En même temps reparaît la même invitation à se résigner humblement; à honorer en soi, comme un dépôt sacré, le lugubre souvenir. Et son artifice revêt un attendrissement qui illusionne : « Celui qui nous connaît le mieux, puisqu’Il nous a faits ce que nous sommes, nous détourne par de tels malheurs de nos pensées vagabondes et de nos vaines joies, de l’insolence de la jeunesse et de la prospérité, et nous ramène à la réflexion sérieuse, à notre devoir, à Lui-même. Ne nous empressons pas de chasser ces impressions. … Ceux qui se rappellent le plus longtemps — et cela dépend surtout de nous-mêmes -— sont ceux qui, peut-être, se soumettent le mieux à la volonté du Châtieur » ?6.
Hors de cette veine, il n’est que maladresse, même dans ses plus louables intentions. Ainsi, à la mort de Mrs. Mason. Il s'était montré railleur, presque cynique, lors du mariage ?7. Puis, il avait accepté l’intruse; s'était inquiété de ia malade ?8. Les symptômes deviennent alarmants. Il écrit, dans le doute : « J'arrive au moment où il est le moins permis d’importuner un ami, pour vous dire que vous êtes tous les jours, à chaque heure, dans ma pensée. Si le pire est encore à venir, ne tenez pas compte de ceci et pardonnezmoi. Mais si la lutte suprême est terminée, si le pauvre objet de vos jongues angoisses n’est plus sensible à vos bontés ni à ses souffrances, permettez-moi, par la pensée du moins, car je ne pourrais rien faire de plus si j'étais à vos côtés, de m'asseoir en silence et de plaindre dans mon cœur, non pas celle qui a trouvé le repos, mais vous qui la perdez » ??. Le vrai silence n’aime ni ces explications, ni ces excuses d’importuner. On ne saurait le transmettre à titre hypothétique. Mason eût-il perçu « la voix de l'amitié en ses accents les plus tendres » 50, si la malheureuse femme n'avait pas été morte?
25 LE 10238. 26. TL, III 1109. On comparera avec Sénèque, À Luc., CI. DAC PONIE6, "686. 28. TL, IJI 100, 132-6.