II LA (« QUADRUPLE ALLIANCE
Adulé par un entourage obséquieux, il attendait les admirateurs 7.
Richard West était précoce et brillant. Enthousiaste, avide de connaissances, servant convaincu des Muses, il citait Horace en disant : « Le divin poète » 5. Sa vie fut courte, incohérente et tragique. Un mystère entoure ses affaires privées. Son père mourut tôt; la conduite de sa mère était indigne; peut-être même un empoisonnement mettait-il West dans la situation d'Hamlet ?, Il souffrait. Fiévreux, « grand, mince et pâle » 1°, nerveusement actif, il composait des vers dans son sommeil 11, Animé d’une flamme intermittente, plein d’une éloquence harmonieuse, il a des élans de verve qui étonnent : scintillements suivis de brusques ténèbres 12, Au sortir du collège, il abandonne le droit, auquel on l'avait contraint. En face des nécessités de la vie, il opte pour la carrière de soldat, au moment même où la révélation de la honte de sa mère le torture et où la phtisie l’achemine prématurément vers la tombe 15,
Ashton fait, dans ce groupe, figure de parasite. La lourdeur est sa marque, avec l'hypocrisie. Ses pensées, indéchiffrables dans son regard oblique, se devinent au froncement de l’arcade sourcilière. Le reste du visage, façade compassée, proclame la suffsance satisfaite 14, Sans talent, sans goût pour la poésie, il posait au philosophe 15. I] disserte, prétend à la magnanimité et aux vertus évangéliques. « On me frappe une joue, je tends l’autre, » dit-il, avec tant d’arguties qu'on ignore si c’est par cynisme ou par veulerie 16. I] parle, à mots couverts, des plaisirs de Londres, «cette Capoue de fuxure qui énerve les mâles qualités de l'esprit » 17. Il explique, par une métaphore sur l'éclat comparé du soleil et de la lune, que « le but de son être est la poursuite du bien; et plus je serai capable de bien, mieux je répondrai aux fins de mon être » 18, En réalité, il cultivait Walpole, et obtint, par l'entremise de celui-ci, un poste de choix %#. A la longue, le Tartufe manqua de mesure. Il fut découvert et confondu ?.
On peut considérer la « Quadruple Alliance » comme le centre de la vie morale de Gray pendant sa formation. La période d’Eton n'est guère connue?1. Ensemble, les quatre écoliers lisaient Virgile et Horace 2?; ils se promenaient ensemble dans l’avenue des Tilleuls et par les prés de la Tamise, dédaigneux des plaisirs simples de leur âge 5. Ce fut la période héroïque; jours heureux, que Wal-
FA P'EVVON, 0710 SUP. LUI M. 17: SNCT:TErOT.
OUTENrTS CTI 287.
10 CT LE xliet- FI 45, AT. Fr DLPPINOGEN..2,
12. La brillante personnalité de West se révèle dans des lettres telles que CT I 110-7, 146-0, etc. À Eton, on le considérait comme supérieur à Gray (MM I 4).
Ta CL T xl. 14. Voir son portrait dans CT II, en face p. 102. ES CLUI "62,230: 10: CT 1166, 17. CT I 61-2.
FO CESISTSS. LONCIMTISES 7; 2OMCTLUITS 87 7
21. Cf S4P. T'iV, D. 34. SCT EE T40: 23. Cf. sup. I ii n: 44.
72 LES SENTIMENTS IT-ii
pole désirera revivre #1 West, de son côté, avec une lyrique émotion, évoquera le temps où ils « marchaïent la main dans la main, comme les Enfants dans le Bois » 5, Revoir « les lieux chers de notre Quadruple Alliance » valait un pèlerinage ?, Dès son arrivée à Cambridge, Walpole écrit à West : « La Quadruple Alliance n'existe plus; ce bonheur, je ne le goûtais que lorsque vous étiez à Eton» ?7. Il semblait qu'après l’école, le charme de cette camaraderie fût à jamais rompu.
Gray se montrait moins emphatique; plus indifférent pour le groupe. Ii s'attacha à Walpole : double compensation à son obscurité. Car s'élever en s’approchant d’un plus grand que lui n’était pas son seul mobile. À l’âge des premières amours, 1l cherchait l'affection d’un unique ami. Ecoutons-le :
« Je crois qu’en ne me rendant pas plus heureux par une lettre plus longue que celle que je reçois, vous voulez m'empêcher de vous importuner d’une lettre fastidieuse. Pour me venger de votre négligence, je suis décidé à vous en envoyer une cinq fois plus longue. Croyez-vous, Monsieur, qu'on va se débarrasser de moi avec onze lignes et demie, après une semaine d’attente continuelle, où je savourais d'avance tout le plaisir que vous pourriez me procurer, si vous le vouliez? Morbleu ! Je me sens bouillir de rage ! La prochaine fois que je vous verrai, je vous tancerai, je vous rappellerai à l’ordre par exploit d’huissier. Laissez-moi vous le déclarer, je suis en ce moment aussi plein de fureur et de colère que. que. que vous l’êtes d'esprit et de bonté. Et pourtant, je commence à douter que vous possédiez cette dernière qualité, puisque vous me frustrez de la sorte. La belle excuse que votre Semaine Sainte et toutes vos sornettes ! Comme si vous pouviez vous trouver jamais sans rien à dire... » ?8
C'était pendant les vacances de Pâques de l’année 1734. Walpole, à Londres, se distrait de cent façons. Gray, à Burnham, rumine dans sa solitude. Cette attente déçue, cette colère et ces représailles plaisantes, ce mélange de tendres éloges et de tendres reproches, ces manières d’amoureux négligé, tout ce marivaudage exprime, dans un effort d'application, un sentiment très intime, impatient et presque jaloux.
En été, les jeunes Etoniens se séparèrent. Gray partit à la fin du trimestre. Vers le même moment, Ashton était admis au King’s College, à Cambridge. Le 9 octobre, Gray s’installait à Peterhouse. Walpole quitta Eton le 23 septembre et passa l’hiver à Londres, dans la maison paternelle, avant d’entrer à son tour au King's College. West resta quelques mois encore à l’école. Il ne rejoignit pas ses amis. En mai 1735, on l’envoya à Oxford ?*?.