LES SENTIMENTS IT
m'accorderait peut-être mon très cher Horace; dans cette pitié qu'il ne refuse jamais au malheureux. Dieu veuille donc que la part que je prends sincèrement à sa douleur l'allège en quelque mesure; et aussi la commisération qu'en pareil cas j'éprouverais pour quiconque, et combien davantage pour celui dont l'amitié a été ma plus grande joie, et le sera, je l'espère, pendant de longues années! Pour l'amour de Dieu, dès que vos tristes pensées vous donneront quelque répit, envoyez-moi de vos nouvelles : que j'aie le plaisir d’une ligne, ou que je vous voie un instant, dès que vous le pourrez. Je n'aurai pas une minute de repos, croyez-le, tant que je ne serai pas renseigné sur votre état » 55.
Dépouillée des lieux communs habituels dictés par les circonstances, dans l’humilité étudiée de ses termes et la contradiction entre ses parties, cette lettre trop subtilement agencée veut dire : la crainte que pareil malheur ne m'arrive me fait comprendre votre peine; vous seriez alors mon seul soutien; aujourd’hui, le désir que votre amour pour moi soit une consolation plus grande que Dieu même est si immense et si inquiet que j'ai peur d’être indigne de vous consoler; je viens donc à vous en tremblant, mais vous ne me repousserez pas, vous qui êtes plein de pitié...
Accents exceptionnels d’une amitié égoïste; prête à donner beaucoup pour recevoir peu, et ce peu, l’estimer au plus haut prix, parce qu’elle voudrait recevoir beaucoup. Amitié tenace et sceptique, qui réclame, accueille, grossit la moindre aumône de considération, tout en redoutant qu’elle ne se dérobe et en craignant de ne la pas mériter. Amitié qui se trompe en ne voulant pas se tromper; qui s’abandonne, se sacrifie et s’abaisse pour une réciproque dont l'illusion, qu’elle se donne elle-même, lui suffit. A ce jeu, pourtant, elle s’épuise : l’orgueil trop longtemps déçu retombe enfin sur lui-même.
On devinera ses mirages et ses inquiétudes : « Mon cher Horace, J'allais vous écrire, malgré deux raisons de grand poids. L'une, c'est que vous ne m'avez pas demandé de le faire; l’autre, que je n'avais rien à vous dire. Hélas! que valent toutes les raisons contre nos inclinations’ Vous savez qu’en pareil cas, la plume l'emporte sur le plomb dans la balance ! Mais, votre instinct vous éclairant sur ma situation, vous avez eu la bonté de me fournir un motif, sinon la matière. Si vous ne me donniez jamais de nouvelle plus fraîche que celle par laquelle vous terminez votre petite pitance, j'en serais satisfait. L'entendrais-je chaque jour, je n’en émerveillerais plus que jamais; et l'entendre répéter ne me la rendrait pas moins agréable. J'ai entièrement confiance en vous, mon correspondant, quant à la vérité de la chose; en vous, la seule personne qui puisse me dire ce qui se passe dans le petit pays où sont mes intérêts » 54 Cette importante « nouvelle », on le com-