LES SENTIMENTS OT
fermer les veux à l’humiliation pécuniaire, tandis que la vie quotidienne la rendrait sans cesse plus irritante!
Pendant deux ans et plus, ils voyagèrent dans le même coche; logèrent dans les mêmes auberges, chez les mêmes hôtes; furent recus chez les mêmes amis 1%. Ensemble, ils visitèrent Paris et Versailles 104, Ils soupèrent ensemble, à l'ambassade d'Angleterre, en face de l'abbé Prévost 195, On présentait les deux jeunes hommes : Horace Walpole, fils du grand homme politique, souriant et loquace ; Thomas Gray, son anti, étudiant, taciturne et effacé. Ensemble, ils visitèrent la Champagne, séjournèrent à Reims, furent fêtés par la haute bourgeoisie provinciale : parties de cartes, repas au clair de lune, violons et danses 1%, Ils partagèrent les mêmes émotions dans les Alpes grandioses et sous le ciel italien; s’attardèrent, connaisseurs avertis, devant les mêmes peintures et les mèmes statues, dans les palais, les églises, les musées de Turin, de Parme, de Modène, de Bologne, de Sienne, de Rome et de Naples. Ensemble, pendant treize mois, à Florence, ils vécurent l’indolence toscane : nuits étoilées à la terrasse de la Casa Ambrosio, chez Mann, sons de guitare et fraicheur de l’Arno coulant au pied; nuits de gala, réceptions, mariages; nuits d’élégants plaisirs au pont de Marbre 17, Ensemble, ils allaient aux « conversations » de Lady Pomfret et de ses filles, jeunes beautés; au jeu de pharaon chez la Princesse 108, Ensemble, ils fréquentaient l’Académie 18, et traduisaient les chansons — Gray en latin, Walpole en anglais —- de Giuseppe Maria Bondelmonte, faiseur de sonnets 1%. Knsemble, avec Mr. Coke et Sir Francis Dashwood, ils raïllaient, après Pope, les excentricités de Lady Wortley Montagu, la célèbre exilée, qui, malgré ses cinquante ans, n'avait rien abandonné de son éclat 110,
Maïs ils voyaient d’un œil différent 111, Ils ont vingt ans. Walpole s’exalte d’être livré à lui-même et de parader. Gray, toujours écolier, veut s’instruire et se croit déplacé dans les salons. Certes, Walpole s'émut devant les beautés semées sur leur passage. Mais son enthousiasme, plus déclamatoire, dura peu. Il voulait des réjouissances, de la gaîté. Le carnaval de Florence l'enivra :?, Gray suivait à contre-cœur. Il restait dans un coin, sans prendre part à la fête 11%, et ruminant peut-être son incapacité de briller. Souvent, tandis que Walpole danse, Gray va, seul, dans les rues, où « il pourrait s’amuser un mois rien qu’à regarder les gens » 114; dans les musées, où il accumule des notes. Et chaque
103. Pour les détails de ce voyage, cf. GL 23-45; Dobson, o. c. sup. I in. 36, 32-61; P. Yvon, o. c. sup. I iii n. 17, 48-76; CH 56-63.