I -ii LES SOURCES DE LA MÉLANCOLIE
de poing, et l’injuriait grossièrement... si bien qu’elle a été obligée de quitter son lit et de coucher avec sa sœur »f. Pareille cruauté tenait de l’obsession, du délire de la jalousie. I/entourage des époux remarquait son caractère farouche et aveugle : « Il n’y a pas de raison à ces mauvais traitements, si ce n’est une méchante jalousie de tous les hommes en général, sans excepter son frère lui-même »5,
Mari indigne, il n'était pas meilleur père. Avec un égal acharnement, il persécutait tous les siens. Mrs. Gray et sa sœur, Mary Antrobus, tenaient à Londres un magasin de modes qui leur permettait de vivre et d'élever Thomas. Leur existence résignée, leur relative quiétude exaspèrent Philip. Il s’emporte contre sa femme, «la menace chaque jour de la poursuivre de toutes les vengeances possibles; déclarant qu'il se ruinera lui-même pour les perdre, elle et son fils unique; en vue de quoi il a intimé l’ordre à sa sœur de quitter la boutique où elles ont exercé leur commerce avec tant de succès. ; il exige qu’elle parte à la Saint-Jean, et Dorothy se voit dans l’absolue nécessité de la suivre dans quelque autre magasin afin de subvenir à ses propres besoins et à ceux de son fils »6.
Douze enfants naquirent du ménage. Thomas, le cinquième, arriva seul à l’âge d'homme. Les autres moururent de bonne heure, emportés par des convulsions. Thomas lui-même ne fut sauvé que grâce au sang-froid de sa mère : alors qu’à son tour il allait succomber, celle-ci lui ouvrit une veine avec des ciseaux 7.
Ces quelques détails, amplement caractéristiques, laissent peu de doute au médecin. Regardons encore le portrait que Philip avait mis tant de vanité à faire peindre : le visage émacié, le crâne volumineux, le petit corps étriqué, la main qui se pose en tremblant, les pauvres jambes amaïgries, tout cela proclame la triste hérédités. Selon toute vraisemblance, Thomas Gray était un enfant d’aicoolique ?.
Aucun désordre fonctionnel ne se manifeste pendant sa jeunesse. Lors de son voyage ex Italie, sa santé est excellente !. Au retour, ses lettres à West émanent d’un homme qu'aucun mal ne menace. En avril 1747, il déclare être « allé jusqu’à la frontière du pays où toute chose s’oublie; en être revenu avec une perte d’appétit et de courage qui a fait de moi quelqu'un de très sot » 11, Si cette maladie, qu’il ne nomme pas, fut peut-être grave, elle ne laissa pas de
6. Demande en séparation adressée par Mrs. Gray au Collège des Docteurs en droit (Doctors’ Commons) en 1735. Cf. AM xcvii.