‹ Essai sur ThucydideChapitre 9 sur 12 · DE L'ORIGINALITÉ DU GÉNIE DE THUCYDIDE · texte numérisé non relu

DE L'ORIGINALITÉ DU GÉNIE DE THUCYDIDE

DES PRINCIPES ET DES ID^BS PERSONNELLES DE THUGYDIDB. INFLUENCES QU'iL A SUBIES. SA MORALE. SA POLITIQUE. SES IDÉES GÉNÉRALES. SON PATRIOTISME ET SON CARACTERE. — DE l'influence EXERCEE PAR THUCYDIDE DANS L'ANTIQUITB

SUR l'histoire et sur l'Éloquence : polybe , salluste , tacite, déhosthène.

Des principes et des idées personnelles de Thucydide. Influences qa*il a subies. Sa morale. Sa politique. Ses idées générales. Son patrio* tisnae et son caractère.

Quelque peu que Ton touche au livre de Thucydide, on Ty entrevoit lui-môme. Non qu'il affecte de se montrer», il se couvre de voiles au contraire, et tous ses interprètes ont senti la nécessité et le péril de chercher une pensée qui se cache à demi. Mais telle est son originalité,

]a source en est si bien , non pas dans les habitudes extérieures du style, mais dans le fond même de l'esprit qui la possède, que cet esprit frappe inévitablement l'attention. Il était donc impossible de parler des récits dé Thucydide, et surtout de ses discours , où il a mis tant de luimême, sans indiquer la nature propre et la disposition générale de ses idées. Ce n'est pas assez pour qui veut le comprendre : il faudrait encore s'arrêter à définir les caractères intimes de ce génie original. Si Thucydide, par la réserve qu'il s'est imposée, n'aide pas toujours un pareil effort, il le provoque, en disant hautement qu'il travaille pour l'avenir. Qu'entend-il en effet par là? Ce n'est pas seulement transmettre à la postérité des renseignements exacts sur les faits qu'il raconte , c'est contribuer à son éducation ; c'est entrer en communication avec les intelligences qui observeront et qui jugeront un jour, pour les aider à reconnaître la vérité sur leur propre temps. Le but avoué de son histoire, celui qu'il croit le but principal de l'histoire, c'est donc un but philosophique.

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Cette conception est déjà en elle-même la preuve d'une originalité puissante. Qui, avant Thucydide, avait songé à faire du récit des faits passés ou contemporains une leçon pour l'humanité ? Personne, à coup sûr, parmi les historiens, encore esclaves des légendes et des fables, même quand ils osaient les mettre en doute.

Personne même parmi les philosophes; leurs explications générales de la nature et de Thomme, leurs libres interprétations des traditions poétiques et merveilleuses pourraient tout au plu^s avoir frayé la voie à l'idée précise et féconde dont on trouve chez lui la première expression. Cependant les hommes qui sont venus avant lui, historiens et philosophes, ne lui ont pas été inutiles. Il faut tenir compte de cette influence générale qui s'est inévitablement exercée sur lui à un moment où, sur tous les points du monde grec, l'esprit d'investigation et de critique se développait. Il est surtout nécessaire, pour le comprendre lui-même , de voir quels exemples ou quelles leçons ont agi directement sur son esprit et ont pu contribuer à le former.

Les exemples lui sont venus des historiens , de deux surtout : d'Hécatée, qui, avant lui, avait hautement réclamé contré les mensonges et la crédulité des Grecs*, et plus encore d'Hérodote, Ce second point a été mis en question ^ on a complètement nié les rapports d'Hérodote et de Thucydide. Tout le monde connaît cependant ce petit récit qui nous montre Thucydide à quinze ans , versant des larmes d'admiratioD et d'envie à la vue de l'enthousiasme excité par une lecture solennelle d'Hérodote à Olympie , et tout le monde en a été charmé. Mais les sceptiques ont beau jeu à remarquer comme tout s'arrange dans cette scène pour le plaisir de l'imagination : quoi de plus touchant que cette inspiration directe d'un triomphe qui éveille dans l'àme d'un enfant le sentiment de sa vocation, la remplit d'une émulation féconde et rapproche par une communication merveilleuse deux génies rivaux? C'est pour cela même qu'ils n'ont pas tort de signaler ici une de ces fables par lesquelles la Grèce vieillissante aimait à embellir ses souvenirs les plus beaux.

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On trouve aussi que Thucydide s'est montré peu reconnaissant pour Hérodote , qu'il ne nomme même pas, qu'il réfute par allusion et qu'il confond dans une désignation dédaigneuse avec tous ceux qui n'ont cherché qu'à bercer de fables les oreilles et l'esprit de leurs auditeurs. On se demande enfin , en s'appuyant sur une discussion de dates ) quelle utilité Thucydide a pu retirer d'un ouvrage qui ne fut probablement publié qu'après sa mort.

Il est certain en effet qu'il n'a pu avoir entre les mains toute VHistoire d'Hérodote. Mais a-t-on le droit d'en conclure qu'il n'a pas connu ces fragments que les. lectures publiques avaient livrés à l'avidité littéraire des grandes villes de la Grèce, et qu'il a été inutilement témoin des honneurs dont Athènes même récompensa la plus authentique de ces lectures ? En réalité, Hérodote excita l'ardeur de Thucydide par le spectacle de sa gloire, et lui aplanit le chemin en lui montrant ce que pouvaient déjà faire l'amour et le sens de la vérité dans la critique, et l'art de peindre dans la narration.

Cependant, une différence profonde sépare les deux grands historiens, et cette différence vient à la fois de la diversité de leur génie et de celle de leur éducation. Quels qu'aient été les services rendus par Athènes à Hérodote luimême, c'est le chef-d'œuvre de l'école ionienne qu'il a produit; Thucydide, au contraire, a élevé le premier et le plus grand monument de l'école attique. Or, s'il y réussit, ce fut grâce à la tradition athénienne et, en même temps, à un concours d'influences qui, à ce. moment, développaient le génie propre d'Athènes et l'amenaient, soit par des secours, soit par des luttes, à revêtir ses caractères définitifs. Les témoignages anciens nous disent en effet qu'il profita de l'enseignement d'Antiphon et d'Anaxagore, et qu'il dut aussi quelque chose à Prodicus et à Gorgias.

Parmi ces maîtres, celui qu'il faut nommer le premier, c'est Anaxagore. Thucydide a été l'héritier des premiers philosophes plus que des premiers historiens-, ces hommes, qui s'étaient dévoués à la lutte pénible et inquiète de la raison naissante contre les puissants mensonges qui la

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retenaient captive, préparèrent le libre et vigoureux essor de son intelligence. Anaxagore, en lui transmettant le fruit de ces efforts redoublés déjà pendant plus d'un demi-siècle, y joignit sa propre inspiration. Il est resté, lui aussi, un physicien. Mais les traits les plus populaires de sa vie et de ses doctrines le séparent de ceux qui ne surent qu'inventer des systèmes exclusifs de la nature, et brisent pour lui le cercle fatal où se consumèrent les forces de leur esprit.

Celui qui s'oubliait à contempler, des sommets du Mimas, les harmonies du ciel et qui un jour s'écria : « L'esprit est infini -, il est souverain et sa puissance lui est propre ^ il n'est mêlé à aucune chose et seul il existe en soi ^ » celui-là n'est plus seulement l'ingénieux auteur d'une explication matérielle ou mécanique du monde 5 c'est le père du spiritualisme, c'est le précurseur de la philosophie athénienne, et ses disciples apprendront à se faire une idée plus pure de la vérité et à se former de l'art une conception plus sévère et plus haute. Phidias saura représenter les dieux ^ Périclès , gouverner la repu-

250 ESSAI Sm THUCYDIDE,

blique la plus capricieuse par Tascendant de sa raison -, Thucydide, comprendre et juger le cours des choses humaines.

L'éducation que Thucydide reçut d'Antiphoa semble avoir été plus particulièrement littéraire. Cependant Ântiphon était plus qu'un maître de rhétorique; c'était un politique et un homme d'action. Il semble avoir conservé quelque chose de cette antique tradition athénienne que Selon avait transmise au maître de Thémistocle, un certain Mnésiphile de Phréar. « Cet homme^ dit Plutarque ^ n'était pas un rhéteur, ni un de ces philosophes qu'on a nommés physiciens-, mais il faisait sa profession d'enseigner ce que Ton appelait la sagesse, c'est-à-dire les qualités intellectuelles et pratiques d'un citoyen capable de prendre part aux affaires de son pays. )> An* tiphon était un rhéteur, il cultiva et il enseigna l'art de la parole-, son habileté le rendit même suspect au peuple, et, par là, dans la plupart des circonstances, l'écarta personnellement des

1 Vie de Théfnisiocle,

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débats politiques ou judiciaires *, mais la fin de sa vie, racontée par Thucydide lui-même, nous le montre organisant une révolution, et, diaprés le même témoignage, quiconque avait à paraître devant un tribunal ou devant le peuple, trouvait en lui le plus précieux conseiller. A son école, Thistorien de la guerre du Péloponèse put donc apprendre aussi à connaître les affaires et les hommes.

A ces influences d'Anaxagore et d'Antiphon, qu'on joigne encore celle de Prodicus et de Gorgias ^ qu'on se rappelle les efforts de ces deux maîtres pour faire du langage l'interprète exact et subtil des rapports et des différences des idées, ne sera-t-on pas préparé à voir dans Thucydide, d'an côté, un esprit ferme et précis, nourri d'expérience et de réalité 5 de l'autre, une raison également habituée aux spéculations hardies et aux analyses délicates ? Tels sont en effet les caractères que découvre en lui notre examen.

Quand il applique à l'histoire ces forces si puissantes et si bien réglées , il la conçoit en moraliste et en philosophe. La morale et la philoso-

phie, sans Tentrainer hors des limites légitimes de l'histoire, Téclairent pour lui et lui en découvrent toute rétendue.

Le caractère moral de l'œuvre de Thucydide est incontestable ^ il importe cependant de déterminer où il réside et en quoi il consiste, car il n'est pas toujours où nous nous attendrions à le trouver. Ainsi ne semblerait-il pas qu'il dût principalement éclater dans des jugements particuliers portés sur la conduite des individus et sur celle des peuples ? Consultons le livre de l'historien.

Cest au sujet des individus qu'il arrive le plus souvent à Thucydide d'exprimer une appréciation. Mais cette appréciation, quand il la fait, est singulièrement discrète et contenue. Une parole sévère, une phrase méprisante flétrissent les démagogues Clépn et Hyperbolus : Cléon, « le plus violent des citoyens-, » Hyperbolus, « un misérable, que l'ostracisme avait frappé, « non par crainte de sa puissance et de son tt crédit, mais pour son caractère et comme la « honte de la ville. » C'est une justice sommaire

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et terrible, malgré le calme inaltérable du juge. Ce même juge, nous Tavons vu, peut aussi, par quelques mots jetés au milieu de réflexions politiques, donner une haute idée de la probité et deJa grandeur d'âme de Périclès. Ailleurs il ne parle même pas : pour rendre hommage au patriotisme du Béotien Pagondas et aux vertus de Brasidas et d'Hermocrate, il s'en remet au spectacle de leurs actions ou à Teflet des paroles qu'il leur prête. Ailleurs enfin, il parle, mais dit autre chose que ce que demande notre con* science émue, ou, du moins, nous confond par sa réserve et sa sérénité. Par exemple, comment ne lui échappe-t-il pas, à lui, le narrateur si pathétique du désastre de Sicile, une seule parole d'impatience contre les lenteurs et les faiblesses superstitieuses de Micias qui ruinent les aflTaires des Athéniens? Non, Thistorien n'ac* corde pas cette satisfaction à notre émotion, ni à la sienne, et, au moment où ce général périt victime de la catastrophe qu'il aurait dû pré-^ venir, nous ne lisons qu'un éloge de sa piété. Ce calme nous surprend^ surtout, lorsqu'au

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lieu de profiter à un horiuète homme, il semble au contraire tourner à Tavantage d'un mauvais citoyen. Thucydide ne nous déguise pas Tarnbition ni Tégoïsme d'AIcibiade *, il le montre indiquant à Sparte les moyens de nuire à sa patrie, combattant même avec les ennemis contre ses concitoyens : est-ce donc suffisant P Quoi ! pas un mot d'indignation contre lui, pas même un mot de blâme n'a pu trouver place dans l'appréciation de la conduite des Athéniens à son égard ^ ? Il se borne a regretter que les habitudes d'Alcibiade, par leur disproportion avec sa for<tune privée, l'aient fait soupçonner de viser à la tyrannie et aient décidé le peuple à lui retirer la conduite de la guerre qu'il dirigeait avec succès. Il semble que toute la question soit de savoir de quel côté était l'intérêt du moment. Quant aux idées de dignité et d'honneur, quant au sentiment de l'humiliation où descend un peuple qui pour quelque temps se met aux pieds d'un pareil citoyen, il est impossible de croire

^ Uv. VI, ch. XY.

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que Thueydide n'en ait pas été touché, cepen* dant il ne le dit expressément nulle part et ne croit pas nécessaire d'offrir autre chose à Tesprit que rimage exacte des faits.

Voici un dernier exemple non moins remarquable. Nous venons d'assister aux différentes phases de la révolution des Quatre- Cents. Nous avons vu le succès de leur complot à Athènes et à l'armée de Samos, leur tyrannie et leur violence dans la ville, puis, quand une justice de la destinée a dissous leur association et confondu leurs desseins, les -efforts désespérés de quelques-uns d'entre eux pour garder le pouvoir et sauver leur vie, même, disait-on, au prix de la liberté et de la puissance de leur patrie. [Is échouent, et Antiphon, un de leurs principaux chefs, est condamné à mort. A ce moment, que dit de lui Thucydide ^ ? Il se borne à vanter le caractère et l'éloquence du grand orateur. Mais Antiphon a conduit cette révolution dont un fidèle tableau nous retraçait tout i Theure leff

Liv. VIII, ch. Lxviii.

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excès ; il a même fait partie dé cette ambassade qu'on accusait d'avoir voulu livrer à Sparte les vaisseaux et les murs du Pirée : quelle part de responsabilité lui revient-il dans ces violences et dans ces négociations suspectes ? Si Thucydide tient à la mémoire de son maître et s'il le croit innocent, comment ne le disculpe-t-il pas?S*il le croit coupable, comment ne le condamne-t-il pas lui-mèméy et se contente-t-il de louer en général son mérite et sa vertu ? Dans ce cas, comme dans le précédent, il ne suflit pas de remarquer une réserve singulière ; il y a peut-être aussi un trait du caractère grec. Ântiphon et Alcibiade possédaient chacun une grande in* telligence : il semble que Thistorien soit plus occupé de les admirer ou de les comprendre que de juger leur moralité.

On voit donc que, si, dans ces jugements, la valeur morale des actions est quelquefois nettement déterminée, elle ne l'est pas toujours. Évidemment Thucydide serait un moraliste médiocre, s'il n'avait pas fait une plus large part aux principes de la justice et du bien. Il leur a fait

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une part très-grande au contraire *, maiS| le plus souvent, ce n'est pas dans l'expression directe et explicite de ses propres sentiments : sans intervenir lui-même, il a soin que chacun des actes qui parait à nos yeux se présente revêtu du caractère honorable ou honteux qui lui convient. Par la seule vertu de l'expression et, en particulier, par un e£Fet des discours, l'impression morale est partout nette et distincte.

Cela est encore plus vrai de la manière dont il nous fait apprécier la conduite des peuples. Et il en devait être ainsi, car on éprouve,plus rarement le besoin d'exprimer une conclusion morale sur un peuple que sur un individu. Ici il suflSra de rappeler un seul exemple. Thucydide nous raconte au troisième livre ^ que les Spartiates et les Thébains, après avoir invité à se rendre deux cents hommes qui restaient encore à Platée, les ont mis à mort au mépris de l'humanité et du droit. On ne peut douter qu'il condamne cette perfidie \ mais ùix est la preuve de

1 Ch. Ui 61 8uiv.

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ses EentimentE ? Seulement daos l'éloquente et pathétique protestation des victimes. Qui ne les plaint, en effet, et ne flétrit leurs bourreaux, en entendant ces derniers citoyens de la plus dévouée et de la plus héroïque des petites villes de la Grèce exprimer le douloureux sentiment de l'abandon qui les livre à leurs ennemis mortels, et s'adresser inutilement à la justice et à l'honneur des Lacédémoniens qu'ils ont imprudemment acceptés pour juges ?«... Nous vous prions, au nom des dieux qui ont présidé autrefois à notre alliance, et du courage que nous avons montré pour la cause des Grecs, de vous laisser fléchir et de renoncer à ce que peuvent vous avoir persuadé les Thébains. Nous vous le demandons pour prix de nos services, n'immolez pas ceux qu'il ne convient pas que vous immoliez -, à une reconnaissance honteuse préférez une reconnaissance honorable, et n'allez pas, par condescendance pour d'autres, vous charger vous-mêmes d'un déshonneur. Vous aurez bien vile détruit nos corps, mais vous aurez plus de peine à effacer la honte de cette action... Re-

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gardez les tombeaux de vos pères qui, aprètf être tombés sous les coups des Mèdes, ont été ensevelis au milieu de nous : chaque année nous leur rendons des honneurs publics, leur portons des vêtements et les autres offrandes d'usage* leur présentons les prémices de tous les fruits de notre pays, comme des amis chargés des dons d une terre amie, comme des alliés qui s'adressent à d'anciens compagnons d'armes... Son<* gez-y : quand Pausanias leur a donné cette sé^ pulture, il a cru les déposer au milieu d'amis, dans une terre amie elle-même : vous, si vous nous tuez, si par vous le sol de Platée devient un sol thébain, que ferez-^vous autre chose que d'abandonner vos pères et vos parents sur un territoire ennemi, de les livrer à leurs meur<* triers, de leur ravir le culte qui leur est main^ tenant rendu? De plus, cette terre qui a vu la délivrance des Grecs, vous la ferez esclave -, ces temples où ils ont prié avant de vaincre les Mèdes, vous les rendrez déserts-, ces sacrifices transmis par les ancêtres, vous les priverez de ceux qui les ont établis et fondés. Lacédémo-»

260 ESSAI SUR THUGtOIDE.

niens, votre honneur vous défend de commettre ce crime contre les usages communs dés Grecs et contre vos ancêtres, de sacrifier a une haine étrangère vos bienfaiteurs, quand vous n'avez pas été vous-mêmes offensés; épargnez-nous, écoutez les sages conseils de la pitié : si elle vous représente l'horreur du traitement qui nous est réservé, qu'elle vous fasse aussi songer qui nous sommes pour le subir, et combien il est impossible de prévoir qui le malheur doit frapper, même injustement... » Quand on a lu cette prière à la fois digne et désespérée, on a jugé l'acte de calcul et de vengeance qui immole les Platéens. Thèbes et Lacédémone sont condamnées, et, en même temps que le souvenir de leur conduite, l'historien nous a transmis la flétrissure qui y reste attachée. Cependant ce n'est pas lui qui la prononce.

Les Platéens, eux non plus, n'avaient pas toujours été humains ni justes, et l'orateur thébain, en leur répondant, ne manque pas de leur rappeler le massacre de ces cent quatre-vingts prii^nniers « qui tendaient vers eux des mains

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suppliantes, » et qu'ils avaient égorgés après les avoir fait servir de caution pour eux-mêmes '. Tliuc^pJide se borne de même à désigner cet acte à noire réprobation, sans prendre la peine de dire qii'H le réprouve. Ainsi l'idée du droit se dégage toute seule du spectacle des faits, de la lutte des passions qui les produisent, des débats contradictoires auxquels ils donnent lieu . Le lecteur a sous les yeux les pièces du procès, exactes, éloquentes même, car souvent ce sont les scènes les plus vives et les plus touchantes ; mais c'est lui qui applique l'éloge ou le blâme. Il est vrai de dire que, grâce i la netteté des tableaux et à la juste proportion des effets qui lui sont présentés, cette répartition de sa justice se fait ordinairement d'elle-même : la route est si bien frayée que les mouvements naturels de son Ame l'entraînent sans l'égarer.

En se fondant sur ces observaUons, on pourrait dire déjà que l'ouvrage de Thucydide a tout entier un caractère moral. Mais ce n'est pas as-

sez de remarquer comment la netteté des effets et la vérité du pinceau peuvent amener ce résultat. Le moraliste n'est pas seulement celui qui appelle sur les actes une juste qualification de la conscience-, c'est encore plus celui qui sait lire dans les cœurs et reconnattre les lois de la vie morale. À ce second point de vue, nul n'a été supérieur à Thucydide, et n*a laissé dans rhistoire une trace plus profonde et plus éclatante.

Constamment il analyse les sentiments et les idées, il en détermine les caractères, il en distingue les nuances avec une précision et une finesse qui vont parfois jusqu'à la subtilité. On peut se demander par instants s'il cherche une lumière pour son sujet ou une satisfaction pour son esprit. Cependant le sujet n'est pas sacrifié à un goût philosophique. Ces définitions morales qui abondent dans son livre n'ont pas seulement une valeur abstraite et absolue : elles donnent plus de clarté à l'exposition historique, et sont si intimement unies aux faits qu'elles en paraissent comme la substance. On comprend

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mieux la jiortée de ces raisonnements qu'elles autorisent, et la nature de ces situations qu'elles résument. Il faut une grande force d'esprit pour avoir ainsi le sens du particulier et de l'universel. Multiplier les maximes et les conclusions, sans être faux ni déclamateur, saisir le côté général des idées et des faits, sans préjudice de leur valeur réelle, exprimer à la fois la vérité du moment et la vérité de tous les temps : c'est le privilège de bien peu d'intelligences, et c'est sans doute te plus grand effort de l'histoire.

La lecture de Thucydide nous fait admirer à tout instant cette rare faculté. Il l'exerce dans les récits et dans les discours, sans que la narration en soit ralentie, ni que l'argumentation dégénère en dissertation : il avance toujours, comme UD voyageur doué d'une vue prompte et pénétrante, a qui rien n'échappe et que rien ne retarde. Deux fois cependant il s'arrête plus longuement à contempler des scènes dont le caractère affligeant et terrible semble attirer invinciblement ses regards et sa pensée, et de là sortent des analyses d'une admirable profon-

deur. On a déjà vu à quelle hauteur morale s'est élevé le peintre de la peste d'Athènes. Il est un autre tableau, plus général, où il a déployé la même énergie et la même puissance : après avoir raconté les sanglantes querelles de G)rcyre, il veut caractériser les troubles et la dépravation qui ont régné dans les villes grecques pendant la guerre du Péloponëse. Un pareil morceau demande à être cité tout entier ^ :

«...Presque toute la Grèce fut ainsi agitée dans la suite : des luttes s'élevèrent de tous côtés entre les chefs du peuple, qui appelaient les Athéniens, et les partisans de l'oligarchie, qui appelaient les Lacédémoniens. Pendant la paix, ils n'auraient pas eu de prétexte pour réclamer ces secours et n'auraient pas été aussi prompts à le faire. Mais, une fois la guerre commencée, comme les deux partis trouvaient dans ces al* liances le moyen de nuire à leurs ennemis et, du même coup, de s'accroître eux-mêmes, ces interventions devinrent une ressource toute prête

* Liv. m, ch. LxiXii el suW.

BE L'oaiGJlfALlTÉ DU GÉNIE DE THUCYDIDE. 265

pour tous les esprits remuants et ambitieux. Ces troubles amenèrent pour les cités des maux nombreux et terribles qui ont existé et qui existeront toujours, tant que la nature humaine sera la même, mais qui sont plus ou moins violents et semblent changer de caractère avec les différents cas et les circonstances. Dans la paix et quand tout va bien, les États et les particuliers se dirigent d'après de meilleurs sentiments, parce qu'ils ne sont pas sous Vempire de la contrainte et de la nécessité; mais la guerre, en détruisant Taisance journalière de la vie, devient pour tous une rude maîtresse qui façonne leur âme d'après la dureté des temps.

(( Les peuples étaient donc divisés par les séditions, et Texpérience des premiers profitant aux autres les poussait aux derniers excès et aux innovations les plus hardies, soit dans Thabileté des agressions , soit dans l'atrocité des vengeances. Chacun alors changea par abus dans l'application le sens ordinaire des mots. L'audace là plus déraisonnable s'appela courage et dévouement au parti *, la lenteur prévoyante

266 BS»AI 9UR TBUGTDIDE.

devînt une lâcheté déguisée-, la modération, un masque de la timidité ^ et, quand on était prudent en tout, c'est qu'on n'était capable de rien. S'emporter comme unfurieux, c'était être vraiment un homme*, mais tenir compte de sa sûreté dans un projet d'attaque, c'était chercher un prétexte pour reculer. La disposition à la violence était une preuve de fidélité, et celui qui la contrariait était déclaré suspect. Tendre un piège et réussir, c'était se conduire en habile homme-, se douter d'un piège tendu, c'était se montrer plus adroit encore*, mais, si Ton songeait à se passer de pareilles manœuvres, on était accusé de trahir les siens et d'avoir peur des ennemis. Enfin on louait également celui qui prévoyait le mal qu'on lui pouvait faire, et celui qui excitait à la méchanceté quelqu'un qui n'y songeait pas. Les liens de parti devinrent plus étroits que ceux de famille, parce qu'on trouvait dans son parti plus de promptitude à agir et plus de détermination . Car ces associations n'étaient pas formées par le besoin et sous la protection des lois, mais contre les lois et par

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ambition ; et la fidélité mutuelle de leurs membres reposait moins sur le respect des dieux, témoins des serments, que sur la solidarité des

attentats. Quand on paraissait croire à l'honneur des adversaires, c'était par crainte de ce qu'ils pouvaient faire, s'ils avaient l'avantage, mais non par générosité. On aimait mieux venger une insulte que ne pas l'avoir reçue. Les serments de réconciliation, quand on était contraint d'en faire, n'avaient de force qu'au moment même où on les prêtait en désespoir de cause. Mais, à la moindre occasion, celui qui avait repris courage le premier, voyant l'autre sans méfiance, éprouvait plus de plaisir à lui nuire au moyen de la foi jurée qu'à l'attaquer à force ouverte; car il le faisait sans danger, et la victoire obtenue par ruse lui valait la réputation d'ha* bile homme. Or, en général on est plus disposé à mériter par la méchanceté le renom d'habile, que celui de simple par la bonté : on rougit dans le second cas, et l'on est fier dans le premier.

ft La cause de tous ces maux fut le désir du pouvoir excité par l'ambition et l'avidité -, et de là

868 ESSAI SVK THUCYDIDE.

vint, avec les querelles, l'ardeur des partis. En effet les chefs des cités, mettant en avant les beaux noms d*égalité politique des citoyens ou de sage aristocratie, sous prétexte de veiller aux intérêts de la patrie, faisaient d'elle le prix de leur rivalité : luttant par tous les moyens pour se supplanter, ils osèrent se porter aux plus grands excès et ils aggravèrent la rigueur des cbàliments. Ne les mesurant jamais sur la justice ou le bien public et ne les réglant au contraire que sur leur plaisir, une fois parvenus au pouvoir, ils étaient toujours prêts, soit par la violence, soit à Taide de condamnations injustes, à assouvir leur baine du moment. Âussi^ d'aucun côté, dans les habitudes morales, n'était-il plus question d'honneur-, c'était à ceux qui, sans donner prise au blâme, réussissaient à remporter quelque succès digne d'envie, qu'on reconnaissait la meilleure réputation. Quant aux citoyens modérés, soit pour les punir de leur neutralité, soit qu'on fût jaloux de les voir survivre à ces querelles, les deux factions faisaient d'eux leurs victimes.

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a C'est aiosi^que les discordes politiques corroinpirent en Grèce les mœurs de toute façon. La simplicité, qui est surtout le lot des âmes généreuses, disparut sous les risées. Les habitudes d'hostilité et de défiance mutuelle prévalurent sur toutes les autres *, car il n'y avait ni parole assez sûre, ni serment assez redoutable pour met* tre fin a ces haines, et tous voyant que l'avantage était à celui qui ne comptait pas sur un accord durable, ils s'occupaient plutôt à prendre leurs sûretés qu'ils ne se risquaient à avoir confiance dans les autres. C'étaient les moins capables qui d'ordinaire avaient le dessus. Car, redoutant leur propre faiblesse et les talents des autres, craignant d'être ou inférieurs en éloquence ou prévenus dans des manœuvres par l'adresse de leurs ennemis, ils s'empressaient de recourir à l'audace et à la violence. Les autres qui, dans leur mépris pour leurs adversaires , pensaient toujours les deviner, et qui d'ailleurs ne voulaient rien devoir à la force ouverte de ce qu'ils pouvaient obtenir par habileté, étaient plus souvent surpris et détruits.

270 ESSAI SUR THUGTDIDX.

n C'est i Corcyre qu'on osa pour la première fois se porter à la plupart de ces excès. On y vit tout ce que peuvent entreprendre des gens qu'on a traités avec violence, au lieu de les gouverner avec modération, quand l'occasion se présente de se venger et de rendre le mal qu'on leur a fait*, des misérables qui veulent sortir de leur longue pauvreté et qui, égarés par leurs souffrances et convoitant les biens du voisin, font d'injustes décrets pour les posséder*, deshom-* mes, enfin, qu'entraîne, non plus Timpatience du joug ni les désirs intéressés, mais Tardeur d'une passion sauvage, et qui font une guerre cruelle et sans merci. Alors toute société fut détruite en cette ville, et la nature de l'homme que ne peut d'ordinaire contenir le frein des lois, ayant complètement brisé ce frein, prit plaisir à montrer au grand jour la force irrésistible de ses emportements, sa victoire sur la justice, sahaine de toute supériorité ; car si l'on préférait la vengeance au respect des dieux et les gains injustes à la vertu, c'était pour satisfaire l'envie et sa maligne fureur. Les hommes, dans l'ardeur de

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leur vengeance, se plaisent à violer ces lois communes et protectrices qui réservent à tous, en cas de malheur, des espérances de salut, et ainsi ils ne se laissent en elles aucun recours, s'ils en ont besoin dans leurs périls. j>

Il fallait les furieuses agitations des petits États grecs et le génie de Thucydide pour que ces lignes fussent écrites. Est-ce le souvenir de Tantique historien, est-ce simplement laressem<* blance des événements qui a inspiré à Machiavel un tableau analogue des dissensions de Florence en 1372? Toujours est-il qu'un certain nombre de traits semblent imités du texte grec ^ Ce sont

< C'est dans un discours adressé par quelques ))Ourgeois aux seigneurs de Florence. Voici quelques-uns de cl&s traits : « D*abord il n'y a entre les citoyens ni union, ni amitié, si ce n'est entre les complices de quelque action criminelle commise contre la patrie ou contre les particuliers. El, comme la religion et la crainte de Dieu sont éteintes dans tous les cœurs, les serments et la fol donnée n'ont de force qu'autant qu'ils sont utiles : les hommes les invoquent, non pour les observer, mais pour avoir un moyen de tromper plus aisément; et plus la tromtperie obtient un succès facile et sûr, plus elle en recueille d'éloges et de gloire. C'est ainsi que le talent

à peu près les mêmes idées morales; et, à part ce qui tenait à la constitution particulière des Florentins, il n'y a guère de nouveau que quelques allusions à cette ardeur de débauches qui était dans le sang italien et que la liberté des mœurs grecques ne parait pas avoir connue au même degré.

En lisant ces belles pages de Thucydide, quelqu'un songerait-il encore à Taccuser d'indifle* rence? Non, il n'a pu si bien sonder de pareilles plaies, si énergiquement décrire les excès des

de nuire est loué comme une preuve d'esprit , et la vertu bUmée comme une sottise... Se confiant dans leur innocence, les bons ne cherchent point, comme les méchants, en dehors des voies régulières, qui les honore et qui les soutienne ; aussi finissent-ils par tomber sans défense et sans honneur. De là naissent l*amour et la puissance des factions, parce que les méchants s*y attachent par avarice ou par ambition, et les gens de bien par nécessité. Et« ce qui est le plus pernicieux, c*est de voir comme les mo— teurs et les chefs de ces factions couvrent sans scrupule leurs intentions et leurs projets d'un nom respectable : bien qu'ils soient tous ennemis de la libeité, ils prétendent la défendre, soit au nom de l'aristocratie, soit au nom de l'état populaire, et ils ne cessent de l'opprimer... » (Hittoire de Flormkce, liv. 111.)

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factions politiques, sans un vif sentiment de la grandeur de ces maux. Son analyse serait moins sûre, ses jugements auraient moins d'autorité, s'il n'était pénétré de la beauté et du caractère obligatoire de la vertu, de la justice, de l'humanité, de l'honneur. Et cependant il ne quitte pas le ton descriptif : mais pourquoi le quitterait-il ? Le plus important pour nous, ce n'est pas d'avoir les effusions de son cœur : l'émotion d'un homme n'est rien dans la recherche du vrai et dans l'histoire de l'humanité. Ce qui nous profite, c'est de recueillir le fruit de sa méditation, et d'être initiés à l'intelligence de ces grandes maladies moitiles auxquelles les peuples sont exposés. Voilà ce qu'il fait pour nous ; et, au fond, il sert mieux la cause du bien, que s'il se livrait à de vertueux transports d'enthousiasme ou d'indignation .

Ce que Thucydide est en morale, il l'est, à plus forte raison, en politique : il contient l'expression de ses idées et de ses sentiments personnels. Ses jugements sur la politique extérieure des peuples ne sont pas des discussions de

droit : il se contente de voir et d'expliquer. Or, parmi les principes qui déterminent les rapports des nations entre elles, il en est un qui a tou« jours primé tous les autres, c'est celui de l'intérêt. C'est donc au point de vue de ce principe souverain que Thucydide explique et juge. Il est curieux de voir avec quelle franchise et quelle violence de sang-froid il nous le montre exprimé dans ces antiques sociétés du monde grec, où triomphaient plus que chez nous la rapacité et l'oppression .

u La question de droit ne se résout qu'à égalité de force et de contrainte : c'est le possible que font les plus forts et qu'acceptent les plus faibles; » dit Athènes aux Méliens en leur ap* portant son joug ^ Et bientôt ses députés ajoutent : a II est évident que la puissance humaine n'a jamais eu d'autre principe que la loi naturelle de la force. Cette loi, ce n'est pas nous qui l'avons fait«, ni qui en avons usé les premiers ; nous l'avons trouvée existante, et elle vivra

< LiT, v, oh. Lxxxix.

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éternellement après nous : aussi nous en profitons, sachant bien que vous et d'autre^, vous feriez de même, si vous aviez notre puissance. » On ne peut être plus clair ni plus franc. C'est du reste un trait de caractère. Les Lacédémoniens n'étaient pas plus scrupuleux*, mais cette sincérité et cette hardiesse dans Tinjuslice leur étaient inconnues. Il faut lire Xout ce singulier dialogue des Athéniens et des Méliens, des oppresseurs et des victimes. Jamais on n'a plus cruellement raisonné la violence que ne le font les Athéniens, jamais on n'a plus froidement ni plus résolument détruit ce qui console et ce qui soutient, ce qui produit le courage et le dévouement : la foi dans le devoir, dans Tespérance, dansla Divinité. Qu'est-ce que ThonneurP La chimère des simples. L'espérance? L'appât et la ruine des faibles. La Providence divine? Le recours des impuissants qui ne savent pas se suffire à eux-mêmes. Le sage s'accommode à l'intérêt du moment.

Rien n'est plus simple que le droit du plus fort. Mais pour l'exercer ou pour éviter de le

subir, il peut y avoir plus d'une politique à suivre. Quoi de plus variable que les circonstances et les situations, et, par conséquent, que les conseils de la prudence? Cependant, pense Thucydide, dans cette variation perpétuelle, certains éléments sont fixes : il y a, pour chaque peuple, des principes généraux de conduite qui dépendent des conditions propres où la nature et son histoire antérieure Tont placé. L'historien de la guerre du Péloponèse fait éclater à nos yeux cette importante vérité. Ne voyons-nous pas clairement comment la politique générale d'Athènes devrait toujours être déterminée par la nature de sa puissance ? Élevée aux dépens des alliés, contraints d'alimenter son trésor et d'entretenir ses flottes , cette puissance , qui lui donne la suprématie, a pour condition actuelle d'accroissement et d'existence le soin que mettront les Athéniens à contenir leurs sujets et à conserver leur marine. De là , la nécessité de résister à leur amour des conquêtes et des aventures , qui , en les entraînant hors du cercle où leurs efforts doivent se concentrer, encouragerait les défec-

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tions et les priverait ainsi de leurs revenus et de leurs vaisseaux. Ils sont donc condamnés par cette loi fatale à une tyrannie vigilante et active. La politique de Lacédémone, au contraire, est de s'annoncer comme la libératrice de la Grèce, d'exploiter les jalousies et les craintes qu'Athènes inspire aux peuples indépendants, d'acquérir les vaisseaux et l'argent qui lui manquent, fût-ce en les achetant au roi de Perse et en les payant de l'honneur des Grecs. Tels sont les principes qui gouvernent les deux États , et dont la prédomi-^ nance se montre dans leurs revers comme dans leurs succès. Viennent ensuite d'autres causes dont l'influence est presque partout sensible dans l'histoire des races helléniques : l'antipathie des Doriens et des Ioniens, la lutte des oligarchies et des démocraties , les liens des colonies et des métropoles.

Reconnaître et subordonner entre elles ces différentes lois, voilà le seul but que se soit proposé Thucydide en étudiant la politique exté* rieure des peuples grecs, et c'est sa gloire d'y avoir réussi. Quant à leur politique intérieure,

il s'en Qccupe moiDS. Il lui arrive par hasard de donner un détail sur leurs institutions, soit pour se faire mieux comprendre, soit pour relever une erreur accréditée, par exemple, sur le nombre de suffrages accordé aux rois des Lacédémo— niens ' j mais il n'expose nulle part la constitua lion des villes. Ce n'est pas son sujet. Seulement il parle dans l'occasion des troubles qui les agitent et s'y arrête plus ou moins, suivant leur gravité et suivant leur influence sur la marche générale des événements. C'est ainsi qu'il est amené à raconter avec quelque développement la révolution qui, dans la vingt-unième année de la guerre, établit d'abord dans Athènes l'oligarchie des Quatre-Cents, puis bientôt les renversa eux-mêmes pour donner le pouvoir aux Cinq-Mille. Encore n'entre-t-il pas dans assez de détails pour éclairer complètement cette obscure époque. Il semble que, dans une circonstance si importante pour sa patrie, à propos de faits qui intéressent l'existence sociale et les droits de ses

^ Liv. I, ch. XX.

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concitoyens, sans doute de ses amis et de ses parents , il ne puisse se dispenser d'exprimer sa propre opinion. Quelle est-elle donc?

Nous le voyons accorder des éloges à Antiphon, à Phrynichus, à Théraraène, c'est-à-dire aux chefs les plus influents du complot qui renverse la démocratie. Il loue leur capacité, et même le caractère des deux premiers, et admire le succès qu'ils obtiennent dans une entreprise aussi difficile. Faut-il en conclure qu'il approuve leur conduite et qu'il s'y fût associé , si son exil ne l'avait séparé d'eux P Mais, pour en avoir le droit , il faudrait oublier le sombre tableau qu'il trace de l'oppression que les conjurés font peser sur Athènes afin d'y exécuter leur dessein K La peindre en traits aussi énergiques , c'est la condamner. Il faudrait oublier également qu'il blâme plus d'une fois les troubles civils, condition de cette révolution , ainsi que l'ambition des partisans de l'oligarchie; qu'il ne dissimule pas enfin leurs projets de trahison ni leur égoïsme ^. Dira-

» Lîv. VIII, ch. Lxvi.

' Liv. VIII, ch. xLvni, xci et xciv.

tron alors qu'il préfère la souveraineté du peu* plep Mais comment concilier cette opinion avec ce dédain qu'il déguise si peu pour la légèreté et Taveuglement de la foule P Se rangera*t-on enfin de Tavis de HobbesS qui s autorise des éloges donnés par Thucydide à T espèce de royauté qu'exerça Périclès et à l'administration modérée et intelligente des Pisistratides avant le meurtre d'Hipparque ^, pour faire de l'historien grec un royaliste comme lui-même? Mais, si Thucydide regardait la tyrannie comme la meilleure formé de gouvernement, comment se fait-il qu'il signale l'existence des tyrans et leur politique égoïste et timide parmi les principales entraves qui ont longtemps comprimé le développement de la puissance des Grecs ^ ?

Thucydide vient ainsi s'opposer à lui-même, chaque fois qu'on veut trouver dans un de ces passages l'expression de ses opinions politiques. C'est qu'en réalité il ne l'y met pas. Voici la

1 Âvant-propos de la Traduction de Thucydide.

• Liv. VI, ch. Liv et suiv.

• Liv. I, ch. XVII.

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