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aux événements, s'arrête plus longtemps à examiner les forces, le caractère et les droits des adversaires. Or nous savons que Thucydide confie principalement aux discours l'expression de ces considérations générales.
Un système de composition si sévèrement subordonné à la nature du sujet n'admet pas les digressions. Aussi faut-il louer Thucydide d'en avoir été très-sobre. Bien peu de morceaux de son histoire méritent ce nom. La description de la peste d'Athènes est un épisode légitime et une partie importante du sujet. Si l'on songe quel surcroit cette calamité apporta aux maux inévitables de la guerre, à quelle épreuve elle soumit le courage des Athéniens et l'autorité de leur guide, enfin quel tort irréparable elle leur fit en les privant de cette direction tutélaire, on reconnaîtra sans peine qu'elle devait appeler toute l'attention de l'historien. Denys, qui juge tout au point de vue de l'agrément littéraire, reproche au contraire à Thucydide l'absence de digressions, et cite comme des exceptions heureuses le passage sur la fondation des villes grecques en
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Sicile ^ et celui où il est question des Odryses^. Tous deux sont bien placés : F un est une introduction naturelle à la tentative des Athéniens pour conquérir cette seconde Grèce 5 Tautre, en dépeignant ces nombreuses populations barbares mises en mouvement par la politique athénienne, caractérise ce vaste développement de la guerre annoncé par le préambule. Une digression qui $e justifie moins facilement est celle qui con*oerne le complot d'Harmodius et d'Âristogitôn. Après en avoir déjà dit quelques mots au premier livre, Thucydide en fait un récit détaillé au sixième» uniquement parce que Tambition d'Aleibiade réveille chez les Athéniens le souvenir des Pisistratides. Irrité des déclamations qui retentissaient à ses oreilles, Thucydide a pensé évidemment à détruire le prestige qu'une erreur attachait à ces prétendus héros de la liberté athénienne. Il n'y devait pas réusiûr, du moins 1
chez ses compatriotes : pour ce qui les regarde,
* Lîv. VI, ch. II et suÎY. j
» LW. n, ch. xcvu.
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il s*est inutilement départi de sa réserve habi* tuelle. Ces infractions sont rares, et il faut sur^ tout s'étonner que la science, encore si près de son origine, ait déjà des allures aussi régulières. Elles n'empêchent pas de conclure que la composition de Thucydide est en général soumise aux lois de la proportion et de l'harmonie . Pour lui, ces lois sont fondées sur une conception unique du sujet, et consistent dans l'accord des développements avec l'importance relative des idées essentielles qu'ils sont d'abord destinés à faire ressortir. L'art est donc complètement subordonné à la pensée et n'est que la conséquence et l'image extérieure de Tharmonie qui règne dans l'intelligence raisonnable de l'artiste. Telle est la source profonde de Thcirmonie et de l'unité qui sont propres à l'histoire de la guerre du Péloponèse. A ne regarder que l'apparence, elles ne semblent résider que dans ce caractère homogène qui distingue toute œuvre vraiment originale : c'est le même génie qui partout a marqué sa puissante empreinte.
Le tour et l'agencement des pensées , la langue
et le style, même dans les discours , prêtés cependant à tant d'orateurs divers , tout a revêtu la même couleur et montre les mêmes qualités.
Le style.
L'appréciation de la langue de Thucydide appartenait à la science minutieuse des grammairiens de l'antiquité. Ils nous apprennent que ce dialecte qu'il a imposé à tous les pays où il s'est transporté à la suite des événements est l'ancien attique, et que ses écrits en ont été considérés comme la règle. Mais tous ses lecteurs peuvent d'eux-mêmes reconnaître dans son style des caractères qui ont tenu à son temps et à son génie propre.
Il a écrit au moment où se formait la prose attique. C'est une époque curieuse, où ce travail est produit par une immense activité de l'intelligence. La double influence de l'ancienne
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éloquence athénienne, telle que l'avaient formée les luttes solennelles de la tribune, et de la poésie, parvenue à la perfection, s'y confond avec celle du mouvement philosophique qui agite et transforme la société. La prose s'efforce de fixer ces fortes et concises expressions que lui fournissent les improvisations des orateurs, et d'y adapter les formes de la phrase poétique -, en même temps elle s'étudie à déterminer les lois encore indécises du langage et à marquer par des mots les caractères précis et les nuances que la pensée s'exerce à distinguer dans les idées. C'est une lutte pénible, où la victoire n'est pas toujours complète et témoigne souvent elle-même des efforts qu'elle a coûtés. Si l'on veut apprécier dans un succès plus facile et plus décisif les effets immédiats de cette influence philosophique, il faut s'adresser à la poésie qui la subit au même moment. L'instrument depuis longtemps assoupli que la poésie fournit à Sophocle lui permet, sans altérer la beauté pure et la grâce exquise de son style, d'y admettre ces expressions complexes et abstraites qui sem-
blent créées par la pensée plus que par Tima^ gination. Il n'en est pas de même pour la prose : irrégulière et inexpérimentée, elle cherche vainement à compenser Tembarras qu'elle ne peut s'empêcher de trahir, au moyen d'ornements déplacés ou puérils inventés par les sophistes. Thucydide n'est pas exempt de ces imperfections de l'ancienne école attique. Antiphon les lui avait transmises. Chez tous deux, elles venaient en partie de l'influence des Gorgias et des Licymnius. Il est facile de relever dans le style de Thucydide des exemples de ces petits effets d'harmonie que, du reste, l'art antique, ni à Athènes ni à Rome , n'a jamais complètement répudiés. Il aime les correspondances symétriques de syllabes et de sons. Il prodigue les antithèses de mots comme d'idées. La construction de ses phrases est souvent irrégulière, coupée par de brusques changements de tournure, soumise à des inversions trop hardies. Les formes abstraites et générales y dominent quelquefois sans nécessité et aux dépens de la précision. A côté de l'abus des ellipses, se
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font remarquer, bien plus rarement il est vrai, des redondances. Il n'y a personne enfin, même dans l'antiquité, qui n'ait été arrêté par des obscurités et qui n'ait senti dans Tallure géné^ raie la gêne et l'effort. Et ce qui prouve le mieux l'inexpérience de cette prose qui se forme, c'est que les morceaux les plus travaillés sont ceux où ces défauts sont le plus fréquents. Néanmoins Thucydide, est un des plus grands écrivains qui aient existé.
En effet, excepté les consonnances symétriques qui sont des exagérations de l'antithèse , transportée jusque dans les formes les plus ex«rieures du langage, il n'y a pas un de ces défauts qui ne soit lié à de précieuses qualités. Les antithèses elles-mêmes sont comme des instruments de précision, à l'aide desquels sa pensée marque avec une netteté singulière les différences et les rapports des idées. Elles lui fournissent, tantôt des oppositions rapides, tantôt .des analyses pleines de finesse, et c'est là qu'est le plus sensible l'heureuse influence que Prodicus, nous dit-on, avait exercée sur lui. Les
antithèses ont toujours été conformes au goût athénien, qui est net et subtil, et, dans toutes les littératures, elles ont contribué aux grands effets de l'éloquence qui fait jaillir des contrastes une lumière vive et pénétrante : elles convenaient donc au génie de Thucydide, à la fois philosophique et oratoire. Aussi serventelles de base au savant édifice de son style : la construction de ses phrases est fondée sur Topposition et la correspondance symétrique des idées, et ce principe donne la clef de la plupart des passages difficiles. Ce qui peut nous tromper, c'est que l'écrivain prend quelquefois plaisir à rompre extérieurement cette symétrie par la diversité et l'irrégularité des tournures. Il en résulte un genre de grâce particulier qui, plus tard, devait disparaître ou plutôt se fondre dans des formes plus parfaites. Ces licences ne sontelles pas en effet des signes de ce goût d'aisance et de souplesse élégante qui devait être un des principaux caractères de la belle prose attique, et dont le charme se révèle tout entier dans Xénophon, dans Platon et dans Isocrate ?
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Les rhéteurs ont accusé Thucydide d'être poétique. Par là ils n'entendaient pas critiquer un abus de métaphores et d'images produit par un jeu de l'imagination. Ils avaient en vue la hardiesse de ces expressions isolées et cette liberté des constructions grammaticales qui semblaient imitées de la poésie lyrique. Il se peut en effet que, chez Thucydide, la prose n'ait pas parfaitement conscience de ses limites ni de ses lois. Qu'importe cependant, s'il a su tirer de là les beautés les plus légitimes et en particulier cette merveilleuse concision que les anciens ne pouvaient se lasser d'admirer? Chez lui un seul root a souvent la puissance de traduire une idée complexe ou de rendre toute une situation. Une image distincte rassemble en elle-même tous les éléments d'une vérité et frappe tout à coup l'intelligence en y laissant une empreinte durable. C'est un des plus grands résultats de cette tradition gnomique qui avait inspiré l'éloquence de Périclès. Là est en partie le secret de cette langue rapide, à la fois idéale et précise ^ comme a dit heureusement M. Lerminier, dont le tissu
nerveux contient la pensée sans en affaiblir la vigueur ni en ralentir le mouvement ^ .Thucydide généralise et conclut-, c'est pour cela que sa lecture est si profitable à l'esprit.
De môme, malgré quelques obscurités de détail , remploi de ces tours insolites profite en définitive à l'intelligence, qui est plus vite éclairée et plus fortement saisie. La loi suprême, ea efiet, qui préside à la construction des longues phrases où ils se rencontrent, et qui en dirige l'irrégularité apparente, c'est la loi de l'unité. Thucydide veut faire tenir dans une seule forme toutes les causes qui concourent à un môme résultat : la nature particulière de ces causes , leur importance relative , leur action successive ou simultanée, leurs influences réciproques, tous ces éléments et toutes ces nuances sont indiqués en même temps , de manière à se réunir sous une impression commune et à se fondre en une seule idée. Pour y réussir, ce qu'il faut d'efforts à Thucydide se trahit par la vio-
1 Thucydide, Revue de$ Deux Mondes^ !«' mars 1834.
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lence qu'il fait aux habitudes de ta langue; mais il montre aussi, soit par le choix et la composition des mots , soit par la variété des tournures de détail, un art et une déh'catesse infinis, et l'effet général est plein de grandeur. n détruit presque cette infériorité incurable du langage , cette impuissance à rendre la rapidité et Faction multiple de la pensée embrassant en un seul instant plusieurs objets et les rassemblant sous une même vue. Plus tard, le style des grands écrivains sera moins elliptique et prendra une allure plus élégante et plus dégagée-, au moyen de divisions savantes, il atteindra à une précision supérieure, présentera le développement successif d'une analyse plus méthodique, aura plus d'abopdance : égalera-t-il souvent l'effet de ces puissantes synthèses de Thucydide? C'est donc la pensée qui conduit et qui gouverne le style de Thucydide-, elle l'assimile presque à sa nature et lui fait rendre presque aussitôt toutes les idées qu'elle lui confie. De là vient un caractère singulier de grandeur et de simplicité.
La majesté de Thucydide, admirée dans Fantiquité, même par ses détracteurs, est facile à reconnattre et n'a plus besoin d'être définie. Il est plus difficile de dire en quoi consiste sa si(pplicité. Ce n'est pas cette simplicité pleine de jeunesse et de fraîcheur que nous admirons dans Homère : la jeunesse de la prose attique n'a rien de commun avec celle de l'imagination. Ce n'est même pas la simplicité d'Hérodote, qui s'est formé à Técole d'Homère. Ce n'est pas non plus celle de Xénophon, dont le style s'adapte aux idées comme un vêtement souple et gracieux. C'est une simplicité à la fois inexpérimentée et savante. Ennemie de Temphase et de l'appareil extérieur des développements, elle sait rendre toutes les intentions et toutes les nuances de la pensée, mais sans posséder encore l'agilité ni l'aisance. Elle se pénètre jusqu'à l'excès des caractères de l'esprit de Thucydide. Ainsi nous sommes surpris de la constance avec laquelle ce style /amène toutes les idées à un petit nombre de points de vue communs, les désigne et les classe d'après les considéra-
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lions abslraites de l'étendue et de la grandeur, distingue en toutes choses Tapparence et la réalité, rintention et le fait*, et, malgré la richesse d'observations morales que produit le fréquent emploi de ces procédés, nos habitudes d'élégance moderne sont déconcertées par un sacrifice si complet des formes extérieures aux préoccupations logiques de Tesprit. Les esprits curieux d'archaïsme y voient une des marques les plus sensibles de l'originalité de Thucydide. Le style et , en général , l'art chez Thucydide ont pour caractère principal d'être les fidèles expressions d'une grande et sévère intelligence. Lart relève de la raison. Dans des conditions déterminées par la volonté ferme de l'éci^vain et par son respect pour sa propre pensée, il tend à la proportion et à l'unité. Qu'on y joigne l'aisance et la grâce, et l'on aura toutes les qualités essentielles de l'atticisme. Â l'exemple de la critique ancienne, la critique moderne, sous l'impulsion de Winckelmann et de Lessing , a tenté de rendre sensibles certaines beautés de la littérature par des comparaisons empruntées au dé-
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reloppement parallèle des arts. L'image qui semblerait le mieux représenter, dans son effet général et dans son ensemble , l'œuvre de Thucydide, c'est celle d'un beau temple grec comme ceux de Corïnthe ou de Pœstum , fruits de cette époque où l'art , encore étranger à l'élégance exquise des détails, réalise déjà l'idée d'une harmonie puissante et durable. Revêtu d'un caractère de force et de sévérité, l'édifice religieux admet peu d'ornements extérieurs, et semble uniquement destiné à être la demeure éternelle du Dieu dont la statue est dans le sanctuaire. La divinité qui habite l'œuvre de Thucydide et qui fait sentir sa présence dans toutes les parties, c'est la raison.