‹ Essai sur Tite Live (volume 2)Chapitre 3 sur 112 · III · texte numérisé non relu

III

que remplies par un homme de talent, qui s’y est repris à deux fois : et l’Académie, sur trois laborieux ouvrages qu’elle avait reçus dans un Concours pro rogé, a la satisfaction de couronner un travail solide et neuf, où le sentiment de l’antiquité et la méthode moderne s’unissent à propos, et qui met habilement sous nos yeux toutes les questions de certitude historique, de vérité locale, d’enseignement vrai, de passion dramatique et de goût, que font naître les annales de Tito Live, ce monument mutilé, mais si grand encore, érigé à la mémoire du peuple dont la trace est demeurée partout sur notre Europe.

« Depuis les érudits du seizième siècle et les penseurs leurs contemporains, depuis Glareanus et Machiavel jusqu’au sceptique inventeur Niebuhr, que de témoins à consulter, que de jugements à revoir, pour les corriger l’un par l’autre et en tirer l’évidence ! mais ce que l’auteur a surtout heureusement interrogé, c’est Tito Live lui-même confronté avec son temps, avec la législation, les mœurs, la littérature générale de son pays. Pour cela il fallait un lettré autant qu’un philosophe, un homme de goût autant qu’un érudit; car Tite Live, c’est l’image même de l’urbanité romaine, dans sa splendeur élégante, après les maux de la guerre civile, mais avant les abjections de l’empire, et lorsqu’il restait encore de la liberté disparue comme un reflet de noblesse nationale et de gloire.

« Pour atteindre là, le jeune et habile érudit, vain- ,queur dans ce Concours, a dû faire un morceau d’histoire autant qu’une œuvre de critique. Il n’a pas séparé le peintre du modèle, et le poète historien de tous les grands souvenirs et des traditions

magnanimes qui ont fait sa poésie. C’est l’intérêt puissant du travail étendu que récompense aujourd’hui l’Académie : non que l’auteur ait nulle part pris le ton du panégyrique, ni qu’il ait naturellement l’esprit trop admirateur. Sa réflexion fine et sévère est plutôt disposée à trouver le côté faible de la grandeur, et à relever des excès dans la louange, autant que des torts dans la gloire. Son style net et juste, parfois énergique et nouveau, lorsqu’il exprime ses propres idées, ne se prête pas toujours à rendre avec assez d’émotion et d’éclat l’éloquence de son modèle. Il n’a pas, devant Tite Live, l’éblouissement de ces étrangers qui, venus des confins les plus reculés de la Gaule et de l’Ibérie, pour voir le grand historien, repartirent, après cette entrevue, sans regarder au delà, et donnant cet exemple inouï, nous dit saint Jérôme*, d’avoir cherché dans Rome autre chose que Rome elle-rnème. Notre sévère et ingénieux critique ne partage pas cette préoccupation littéraire. En jugeant Tite Live, il porte sur beaucoup d’autres sujets une attention curieuse et libre. L’épigraphe même qu’il a choisie. In historia orator, et plusieurs pages de son livre destinées à la justifier, pourraient faire croire (|ue, par ce titre d’orateur, dont il salue Tite Live, il n’est pas, dans la louange meme, assez juste envers le grand historien. Les dis cours, en effet, mêlés par Tite Live à ses récits et

1. Ad Titum Livium lacteo cloquentiæ fonte manantem de ullimis Hispaniæ Galliarumque finibus quosdam nobilos venisse legimus; et quos ad contemplationem sui Roma non traxerat, unius hoininis fama perduxit. Habuit ilia ætas inauditum omnibus sæculis celebrandumque miraculum, ut tantam urbem ingressi aliud extra urbem quærcrent. (In Epist. ad Pauli. D. Uieron.)

parfois inférieurs à quelques paroles originales qui nous sont parvenues d’ailleurs* dans leur primitive rudesse, ces discours peuvent être chez lui souvent une heureuse parure de la narration ; ils n’en sont pas la substance et l’âme ; ils laissent dans toute sa supériorité originale un autre et plus constant mérite de l’historien, le naturel éclatant du récit, la vérité des caractères et des peintures, cette passion dans la parole, enfin, qui est la vie nouvelle des temps anciens ressuscités pour l’avenir ; c’est en cela, c’est par là que le récit de Tite Live, sans être trop oratoire, est admirablement éloquent, est l’éloquence même, aussi grande que ce qu’elle raconte, aussi grande que Rome. Félicitons cependant l’auteur, M. Taine, de ce noble et savant début dans les lettres classiques ; et souhaitons de tels candidats à nos concours et de tels maîtres à la jeunesse de nos écoles.

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