‹ Essai sur Tite Live (volume 2)Chapitre 46 sur 112 · I^achmann, de Fontihus Titi Livii, I” partie · texte numérisé non relu

I^achmann, de Fontihus Titi Livii, I” partie

« On sauve ainsi en partie l’autorité des documents. Pour les événements que vous détruisez, on vous les abandonne. A vrai dire, les anecdotes qu’on a sur les rois et les détails douteux de leurs campagnes n’intéressent guère ; aujourd’hui les historiens s’attachent à des points plus importants. Romulus et Numa ont-ils vécu, on n’en sait rien ; mais on suppose que Ropie fut d’abord un assemblage de deux peuples, les Latins et les Sabins, et qu’elle s’accrut dès sa naissance, parce qu’elle fut un asile. On raconte aux enfants les historiettes qui ornent les autres règnes, mais avec vous l’on admet que, sous les Tarquins, Rome devint la capitale d’un État puissant, civilisé, capable de construire de grands monuments; d’où l’on conjecture qu’elle fut alors conquise par les Étrusques. On pense, avec vous, que les dévouements d’Horatius Codés et deScævola sont sinon invraisemblables, du moins peu certains, que Rome fut prise par Porsenna, que plus tard elle se racheta des Gaulois. On tâche de retrancher les triomphes ajoutés par les familles dans les guerres des Volsques, des Gaulois, des Samnites, et l’on s’avance avec une certitude croissante, en suivant le progrès naturel de l’égalité et l’accroissement pénible du territoire. Mais on se garde de renverser comme vous la vérité en même temps que l’erreur ; on ne croit pas que là

OÙ il y a des fables, tout soit fable. On défend les faits probables de la contagion du doute; on sait que pour des événements reculés, il n’y a pas de démonstrations géométriques , qu’à défaut de certitude l’historien doit se contenter de vraisemblances, et tenir un événement pour vrai quand il n’est pas absurde, et que le témoin a pu en être informé. On juge enfin qu’il faut do la discrétion dans la critique, et qu’en voulant tout prouver, on finit par ne rien savoir. On loue votre méthode ; on use de vos recherches; on s’instruit par vos objections ; mais on no rejette pas le récit do Tite Live. On emploie vos doutes à le corriger, non à le discréditer. Un grand critique, aussi peu crédule que vous, mais moins sceptique, viendra, parce qu’il est philosophe et poète, ébranler encore ce vaste édifice, mais pour le restaurer. »

S 2. Niebühr.

I. Un érudit allemand du dix-neuviéme siècle. — L’histoire commence par l'épopée, — Histoire probable de Rome. — Les luttes de classes à Rome sont des luttes de nations. — Découvertes dans l'histoire des institutions et des lois. — II. Recherche immodérée des détails. — L’imagination visionnaire, — En histoire, les vérités de détail ne servent qu’à établir les vérités générales.

I. On trouverait sans beaucoup d’efforts Nicbuhr dans Vico. Les découvertes se font plusieurs

fois ; et ce qu’on invente aujourd’hui, on le rencontrera peut-ôtre demain dans sa bibliothèque. D’ailleurs, selon la coutume des novateurs, il pousse la vérité jusqu’à l’erreur : exagérer est la loi et le malheur de l’esprit de l’homme ; il faut dépasser le but pour l’atteindre. Tout écrivain a le double regret d’avoir des devanciers et des correcteurs.

Mais le grand penseur allemand approche de Tite Live par sa majesté oratoire et par le respect qu’il a de son œuvre. Rome a deux fois ou l’honneur de susciter pour son histoire des esprits égaux à sa grandeur. Il faut entendre Niebuhr parler « de la philologie médiatrice de l’éternité du penchant secret qui l’entraîne à deviner ce qui a péri * ». Il y a, dans sa préface, des accents religieux comme dans celle de Tite Live. « Son siècle, dit-il, a reçu de la Providence une vocation particulière pour ces recherches, et Dieu bénira son travail. » Il parle noblement comme Tite Live « de la haute félicité que ressent l’àme dans le commerce intime des grands hommes qui ne sont plus’ ». Sans doute il est plébéien de cœur, et, comme le peuple au retour de Yéies, il pousse hardiment ses constructions nouvelles à travers les débris sacrés de la ville patricienne. Mais

1. Hiehuhr, Histoire romaine, Préface, traduction de M. de Golbéry, p. 21. — 2. Ib., p. 23. — 3. Ib., 1. VI, p. k'i.

l’amas irrégulier des monuments qu’il élève est la véritable Rome, et, comme le pontife, il retrouve parmi les ruines le sceptre augurai de Romulus.

Ne le prenez point pour un simple destructeur. L’Allemagne a plus de goût pour les hypothèses que pour les doutes ; et il n’abat que pour rebâtir. Au premier moment, quand on quitte Beaufort et qu’on ouvre Niebuhr, quelle horrible lecture ! Conjectures sur conjectures, discussions sur les traditions, les altérations, les interpolations, les moindres faits commentés, contrôlés, restitués, un entassement de dissertations, de démonstrations, de suppositions, l’érudition la plus épineuse, la plus pesante, la plus rebutante, un style obscurci par des mots abstraits, embarrassé do longues phrases, sans divisions nettes ni mouvement sensible; on se croirait au fond des mines du Hartz, sous la lueur fumeuse d’une lampe, près d’un mineur qui gratte péniblement le dur rocher. Mais si l’on s’habitue à la noire vapeur de l’atelier souterrain, on admire bientôt quelles, masses énormes soulève cette main puissante, et dans quelles profondeurs inconnues il a pénétré. Ce ne sont plus, comme dans Beaufort, des réflexions frivoles sur la politique de Porsenna qui ne rétablit pas Tarquin, sur les lumières de Numa qui enseigne à ses peuples un

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Dieu immatériel, sur la sottise du peuple qui se laisse duper par la constitution de Servius. Contemporain de la révolution philosophique qui depuis Kant agite Tesprit humain, né dans cette Allemagne, patrie d'une science et d'une poésie nouvelles, dont le flexible et profond génie reproduit le mieux les pensées perdues, Niebuhr est encore jurisconsulte, politique, financier, géographe, antiquaire, homme d'imagination et de science, esprit aussi pratique que spéculatif, mais intempérant par excès de force, capable de tout, sauf de se restreindre, avide de science jusqu'à prendre ses conceptions pour les objets mômes, et imaginer Rome quand il ne peut plus la restaurer.

Sa première découverte est d’un poète. Puisque les Annales remontent à peine au tribunal, et les documents originaux à Servius, Thistoire des premiers rois est une tradition. Or, toute tradition est poétique ; car les barbares et le peuple, faute de mots abstraits, expriment les faits généraux par des symboles, et figurent par des légendes les révolutions des États, comme ils transforment en dieux les lois de la nature. Ainsi cherchons d’abord, non les faits véritables, mais la poésie qu'ils ont fait naître ; recomposons les traditions, pour démêler ensuite les événements qu'elles cachent, et devinons les chants nationaux

SOUS les textes des historiens qui en ont tiré leurb récits. Niel)uhr [)arcourt ainsi le premier âge de Rome, séparant la poésie de la prose qui coule dans le môme lit. Le règne de Tullus Hostilius est encore un poème barbare, mais déjà, « le fond du récit est vrai'. » Peu à peu les faits authentiques, quoique mal expliqués ou altérés, se lient, se serrent et forment la trame de l’Iiistoire. Il faut bientôt qu’un grand intérêt national ait fortement remué l’imagination populaire, pour que la poésie sorte vivante et sur ce tissu terne étale ses riches couleurs. Telle est cette tragédie des Tarquins, qui a pour épisodes les dévouements de Scævola, de Codés, de délie, et dont le dénoûment est la bataille homérique du lac de Régille. Les chefs s’y provoquent au combat, comme Ajax ou Hector ; les Romains et les Latins plient tour à tour, selon que les héros sont vaincus ou vainqueurs. Au premier rang de l’armée romaine, combattent deux jeunes guerriers à la taillegiganlesque, montés surdes chevauxblancs ; ce sont des üioscurcs, qui subitement apparaissent à Rome, dès que l’ennemi est en déroute, lavent leurs armes à la fontaine de Juturne, et ' annoncent au peuple la victoire. Un de ces chevaux divins laissa l’empreinte de son pied dans

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