Tile Live, XXXVIII
2. Voici le discours authentique tel qu’il est dans Aulu-Gelle. « Scipion dit, après quelques mots convenables à la dignité de
longtemps dévastée se repose enfin; qu’à son tour l’Afrique soit brûlée et ravagée; dressons le camp romain sous les portes de Carthage, au lieu de voir une seconde fois de nos murs les retranchements de l’ennemi. Reportons-y la terreur, la fuite, le ravage des champs, les défections d’alliés, et tous les fléaux de la guerre qui pendant quatorze ans ont fondu sur nous ^ »
Malheureusement dans Titç Live ces traits saisissants sont épars. Il n’explique pas l’une par l’autre les diverses parties du caractère; il ne les rapporte pas à une qualité dominante. Il n’ose insister sur les vices. Enfin il attribue parfois à Scipion des discours trop apprêtés, qui coirviennent'mal à la facilité et à la vivapité^de son esprit ^ La gravité et les ornements du style répandent une teinte uniforme sur tous les personnages, et quelquefois il fait songer au coloris monotone et brillant de Lebrun.
Scipiôn est déjà Grec. Caton son ennemi est . tout Romain, le dernier peut-être : « Il eut, dit Tite Live% une si grande vigueur cL’àme et de génie, que,, dans quelque condition qu’il fût né, il se fût fait à lui-même sa fortune. Nul talent ne lui manqua ni dans les alîaires publi([ues, ni dans les affaires privées. Il savait également les
1. Tite Live, XXXVI, 44. — 2. Discours aux révoltés de Sucrone, aux captives espagnoles., — 3. Tite Live, XXXIX, 40.
afîaires civiles et réconomie rurale. Les uns ont été portés aux suprêmes honneurs par la science du droit, les autres par l’éloquence, les autres par la gloire militaire. Son génie fut si également flexible en tous sens que vous l’auriez dit né uniquement pour ce qu’il faisait. Dans la guerre, brave soldat et célèbre par beaucoup de combats brillants ; plus tard, lorsqu'il parvint aux grands honneurs, général accompli. En temps de paix, si vous le consultiez sur le droit, très-habile jurisconsulte; s’il fallait plaider une cause, orateur très-éloquent. Il ne fut pas de ceux dont la parole est puissante pendant leur vie et qui ne laissent après ‘eux aucun monument de leur éloquence. Au contnàire son éloquence vit et respire encore, consacrée par des écrits de tout genre. Ses discours sont nombreux, tantôt pour lui, tantôt pour d’autres, tantôt contre d’autres ; il fatigua ses ennemis non-seulement en accusant, mais encore en se défendant. Il poursuivit un nombre inlini de haines, et fut poursuivi par un nombre infini de haines. On déciderait diflicilement si la noblesse s’est plus acharnée contre lui, ou s’il s’est plus déchaîné contre la noblesse. Sans doute, il eut un caractère âpre, une langue acerbe et libre à l’excès. Mais son dnic fut invincible aux désirs, sa probité rigide, et il méprisa faveurs et richesses. Contre les plaisirs, le travail.
le péril, il avait une dme et un corps de fer. La vieillesse même, qui détend tout, ne put le briser. A l’âge de quatre-vingt-six ans, ai)pelé en justice, il prononça lui-même son plaidoyer et l’écrivit; à quatre-vingt-dix ans, il appela Servius Galba en Jugement. » Sauf quelques antithèses, ce morceau est d’une énergie admirable, et, quand Caton parle pour la loi Oppia, ^ite Lîvc retrouve le ton de l’intraitable censeur* : « Si chacun de nous, Romains, avait conservé sur sa femme les droits et l’autorité de mari, nous n’aurions pas affaire aujourd’hui à toutes les femmes ensemble. Maintenant notre liberté, vaincue à la maison par leur révolte, est foulée et écrasée encore ici dans le forum, et, parce que nous n’avons su résister à cliacune d’elles, nous les redoutons toutes ensemble. » Il est amer et mordant, et quand il frappe, il blesse. « Quel prétexte, honnête au moins à dire, donnent-elles à cette émdute? Nous voulons, disent-elles, être brillantes d’or et de pourpre ; nous voulons, les jours de fête et les jours ordinaires, être portées par
la ville sur des chars, comme pour lrionq)her de votre loi vaincue et abrogée, de vos suffrages conquis et arrachés; nous voulons qu’il n’y ait pas de bornes aux dépenses, au luxe... Du temps
’l . Tite LiVe, XXXJV, 2.
lie nos pères, Cinéas essaya de séduire par des dons non-seulement les hommes, mais les femmes. Aucune d’elles n’accepta; si maintenant il parcourait la ville avec ses présents, il les trouverait debout dans les rues pour les recevoir. » Cette rudesse est brutale, cynique : « Quelle est cette manière de courir sur la place publique, d’assiéger les rues, d’arrêter des étrangers? Cela même, ne pouviez-vous le demander chacune à votre mari? Êtes-vous plus caressantes en public qu’en particulier, pour ceux des autres que pour
les vôtres? Vous voulez mettre des rivalités
entre vos femmes, Romains ! Celle qui le pourra achètera de son argent ; celle qui ne le pourra pas demandera à son mari. Malheureux le mari, s’il cède et s’il ne cède pas ! puisque ce qu’il n’aura pas donné, il le verra donné par un autre. » Ce discours est virulente! acerbe; et pourtant il paraît faible à qui rassemble les anecdoctes de Plutarque et lit les véritables écrits de Caton. Dans Tite Live, ses paroles sont des périodes ; ses développements sont pleins de force, mais tels qu’il en ferait s’il eût étudié sous un Grec. Ils ne ressemblent pas aux phrases courtes, brusques, perçantes, lancées et accumulées comme des coups par cette main de combattant. Écoutez cette accusation : « Il dit que les décemvirs n’avaient pas assez de soins de ses provisions. 11 ordonne qu’on leur
arrache leurs vC-temenls, qu’on les balle de verges. Des Brulliens frappèrenl les 'décemvirs. Beaucoup d’hommes l’ont vu. Qui supporterait cet outrage? qui celle tyrannie? qui cette servitude? Nul roi ne l’a osé faire. Faire cela à des hommes de bien et de bonne race, le trouvezvous bon? Où est l’alliance? Où la foi de nos ancêtres? Injures signalées, coups, meurtrissures, douleurs et tortures, avec la honte et le dernier opprobre, sous les yeux de leurs concitoyens et de beaucoup d’hommes, tu as bien osé cela! »
' Dans le traité de l’Agriculture, pas un ornement, pas un mouvement, pas un sentiment : des sentences sèches, nues, précises comme les articles d’un code; le langage abrégé comme l’action, les mots traités en simples moyens comme les hommes; point de style, rien que des pensées et qui vont toutes à l’utile. Son ironie est violente ; elle est une arme comme toutes ses qualités; elle est barbare même en conseillant l’humanité. « 11 semble, dit-il, pour faire relâcher les Grecs déportés, que nous n’ayons rien à faire qu’à discuter si quelques Grecs décrépits seront enterrés par leurs fossoyeurs ou par ceux d’Italie. » Son style est cru, parfois grossier; mais il est tout nerf, tant il met la pensée en relief, tant il est une action parlante : arrivant de Carthage, il laisse tomber de sa robe dans le sénat des figues
toutes fraîches. * La terre qui les produit, dit-il, n’est qu’à trois jours de Rome. » Son caractère est, comnie soh esprit, roide et terrible. Son esclave Paccus, ayant acheté trois jeunes prisonniers pour en faire commerce, et voyant que Caton le sait, 'SC pend d’effroi. Tout en lui est propre à l’action, tendu vers le gain. 11 n’épargne ni soi, ni les autres, et s’en vante, n’ayant jamais dépensé plus de trente as à un repas, buvant le même vin que ses esclaves, les exploitant et les accouplant en bon éleveur et trafiquant de bétail humain, à la lin avare et avide avec impudence, disant que l’homme divin esteelui qui peut prouver par scs comptes qu’il a acquis plus de bien »
qu’il n’en a reçu de scs ancêtres. 11 ne rougit de rien ; toutes les parties de son àme sont également invulnérables à tout trait. 11 se loue ouvertement, et voyant un citoyen qui a commis une faute : « Pardonnez-lui, dit-il, ce n’est pas un Caton. » 11 consacre ses passions haineuses et inflexibles. Un jeune homme avait fait condamner l’ennemi de son père mort. Caton l’embrasse : « Voilà, dit-il, les sacrifices funèbres que nous devons à nos parents. » Il se vante des minuties et des ridicules de sa vertu, par exemple d’avoir vendu son cheval en Espagne, pour épargner à la république les frais de transport. Un dernier trait rassemble tout ce qu’il y a de résolu, de cy-
LES CARACTÈRES DANS TITE LIVE. ^ 243 , • • nique, de railleur dans son caractère» Vieux, il
avait pour maîtresse une‘de scs esclaves. Son fils la voyant passer, indij^è, baissa les yeux. Caton, le jour même demande en mariage la fille de son grcfiier; quand son fils voulut savoir s’il avait contre lui quelque sujet de plainte : « A Dieu ne plaise! mon fils, répondit Caton d’une voix forte. Mais je veux laisser à la république des citoyens tels que toi. j Vertus, défauts, magnanimité, petitesses, esprit et caractère, tout en lui tend et travaille à l’utilité publique et privée. Toute sa » vie est un effort, une acquisition, un combat.
« Paul Émile, dit Plutarque, était de tous les Romains celui qui aimait le plus ses enfants. Il les faisait instruire dans la discipline grecque et romaine, tenant auprès d’eux grammairiens, sophistes, rhéteurs, sculpteurs, peintres, écuyers, veneurs habiles. » Selon Tite Live', il disait (}ue a celui qui sait vaincre à la guerre doit savoir aussi préparer des jeux et ordonner un festin. »
On reconnaît l’effet des idées grecques.. Cependant cette dmc, comme celle de Caton, est encore tonte romaine. Mais Caton « aboie » contre la noblesse. « Ce qu’il y eut de particulier et de remanjuable en Paul Émile, dit Plutarque'^, c’est qu’il resta toujours attaché au pari i des nobles;
l.Tite Live, XLV, 35. —2. Plutarque, Vie de Paul Émile, ch. 41.
CHAPITBE II.
il ne (lit cl ne fil jamais ri('ii en vue de flatter la multitude. 11 se concerta toujours avec les premiers et les plus distinguésd’entre les citoyens.» En patricien hautain et austère, il s’abstint dès sa jeunesse de plaider pour les plébéiens, de les saluer par leur nom, de leur prendre la main dans la rue. Plutarcpie ajoute encore cju’il étudia très-attentivement la science des augures, patrimoine des anciennes familles; il observait scru- |)uleusement tous les rites, rejetait les moindres innovations, passait de longues beuresen temps de guerre dans les expiations et les sacrifices. Que Caton, homme nouveau, s’emploie à devenir riche ; Paul Émile, comme Cincinnatus et Curius, méprise l’aigent par orgueil de naissance. Son nom suffit pour le mettre à sa place, et il se relève en dédaignant ce que désirent les autres. Il donne sa fille à Tubéron, homme d’une frugalité antique, (jui vit auprès de Rome avec quinze autres chefs (1e la même famille sur une petite campagne, leur uniciue bien. Lui-méme. en mourant, laisse à peine assez de fortune pour rembourser la dot de sa femme. Il a toute la hauteur des Appius. Nommé par le peuple pour être général en Macédoine, il lui déclare à la tribune ■quey choisi par besoin, il ne lui a aucune obligation! Ses paroles sont ici plus fortes et plus vraies dans Plutarque que dans ïile Live. « Si vous
LES CARACTÈRES DANS TITE LIVE. 245 croyez quelque autre plus capable de conduire cette guerre, je lui cède le commandement; sinon, ne vous mêlez pas de ce qui regarde ma charge, mais faites en silence ce que je jugerai bon. Si vous voulez commander à vos généraux, vous serez dans vos expéditions plus ridicules encore qu’auparavant. » Arrivé au camp, il rétablit l’obéissance antique, enseigne aux officiers et aux soldats ce qu’ils ont à faire ; et tous confessent que depuis ce discours seulement ils savent ce qu’est la discipline. Son commandement est si despotique que ses soldats, vainqueurs et chargés d’argent, veulent lui refuser le triomphe. Quand Persée le supplie de lui épargner la honte du triomphe, il répond en souriant d’une telle lâcheté : « Cela est en son pouvoir. » L’orgueil engendre aisément la froideur et la dureté. On comprend maintenant le calme et la magnanimité du discours dans lequel, apres son triomphe et la mort do ses doux fils, il rend compte au peuple de la campagne : « Lorsque je n’eus plus rien, dit-il on finissant', à demander aux dieux pour la république, je souhaitai, puisque la fortune a coutume de nous précipiter après nous avoir élevés au faîte, de voir ma maison i)lutôt que l’État soulTrir ses vicissitudes. C’est pourquoi j’espère