Tite Live, I
heureux Grec la déshonore. Il faut, pour qu’elle soit chaste, qu’elle n’ait pu prononcer un mot, qu’elle ait l’épée sur la gorge et la main de Sextus sur la poitrine. Il faut la riiontrer, comme Tito Live, « éveillée en sursaut, effrayée’ ne voyant d’aide nulle part, et la mort sur sa tête, pendant que Tarquin avoue son amour, la supplie, môle les menaces aux prières, la tente de toutes les manières dont on attaque le cœur d’une femme. » J’admire ce même discours dans Denys ! Comme Lucrèce doit être tranquille en écoutant la tranquille dissertation de Sextus! « Si tu consens à me satisfaire, dit-il, je ferai de toi ma femme, tu régneras avec, moi sur la ville que mon père m’a donnée, et, après sa mort, sur les Romains, sur les Sabins, sur les Étrusques, et tous les autres peuples auxquels il commande. Car je sais que j’hériterai du royaume de mon père, comme il est juste, étant l’aîné de ses fils. Quant aux autres biens dont jouissent ceux qui régnent, et dont tu seras maîtresse avec moi, qu’est-il besoin de le les dire, puisque tu les connais bien? » — Il y a de l’amour et de la fureur dans ces menaces de Tite Live : « Dès qu’il la voit inflexible, inébranlable même à la crainte de la mort, il ajoute à la terreur le déshonneur; il déclare qu’il la tuera, et mettra près d’elle un esclave égorgé, afin qu’on la dise poi-
gnardée dans un ignoble adultère. Par cette menace, sa brutalité triompha d’une chasteté inflexible. Quand Tarquin fut parti, fier d’avoir vaincu l’honneur d’une femme, Lucrèce, acca- ^ blée d’un si grand malheur, envoya un messager à Rome et à Ardée pour avertir son père et son mari de venir chacun avec un ami fidèle : une chose horrible est arrivée. » Denys ne comprend pas que ce corps et ce cœur sont brisés, qu’elle a honte de paraître au jour, qu’elle voudrait se cacher à la lumière, aux yeux des autres, à sa propre pensée. « Elle monte sur un char, dit-il, et se rend au plus vite à Rome. » Mais laissons Denys qui gâte et glace ce qu’il touche. Le récit de Tite Live est trop beau maintenant pour qu’on l’interrompe : « Ils trouvent Lucrèce dans sa chambre, assise, le visage sombre. A l’arrivée des siens, ses larmes coulent, et son mari lui demandant: « Tout va-t-il bien?
« — Non, dit-elle; car quel bien reste à une « femme qui a perdu l’honneur? Les traces d’un a autre homme, Collatin, sont dans ton lit.
« Pourtant le corps seul a été souillé, l’âme est « innocente : ma mort en sera le témoin. Mais « donnez-moi vos mains pour gage et votre proie messe que l’adultère ne sera pas impuni. C’est « Sextus Tarquin qui , ennemi sous le nom « d’hôte, la nuit dernière, armé, a remporté
« d’ici un plaisir mortel pour moi, et pour lui, si vous êtes des hommes. » Tous lui donnent tour <\ tour leur parole; ils consolent son dme malade, l’excusent puisqu’elle a été contrainte, rejettent le crime sur l’auteur de l’attentat : l’àme pèche et non le corps; quand l’intention a manqué, il n’y a pas de faute. « C’est à vous de « voir, dit-elle, ce qui est dû à l’autre. Pour « moi, si je m’absous du crime, je ne m’exempte « pas de la peine. Nulle femme désormais n’aura « l’exemple de Lucrèce pour être flétrie et vivre.» Elle enfonce dans son cœur un couteau qu’elle avait sous son vêtement, et tombe sur sa blessure, mourante; son père et son mari s’écrient.»
Ceci ne ressemble guère à tant de tragédies où l’on meurt facilement, pour finir la pièce, et comme en cérémonie. Lucrèce est calme et sombre avant l’arrivée de son père, car sa résolution est fixe. La nature fléchit un instant quand elle les voit ; elle pleure. Mais quand elle commence ce discours si court, si ferme, si libre sa volonté est de nouveau tendue ; elle a sa justification toute prête. Les mots qui la trahiraient sont obscurs et certainement prononcés à voix basse, et le dernier, qui est clair, rejeté au bout de la phrase, arrive avec le coup de poignard.