‹ Essai sur Tite Live (volume 3)Chapitre 100 sur 111 · Tile Live, XXV · texte numérisé non relu

Tile Live, XXV

2. Voici des harangues vraies : Masséna à Essling disait à ses hommes pour les lamener à la charge : « P.. .. polissons, j'ai quarante millions, vous avez six sous par jour, et vous me laissez seul, en avant, sous les balles !» — A la retraite de Kussie, un corps de troupes se trouva coupé. Ne croyez pas qu'on dit alors : « Braves soldais ! » etc. Non. «Tas de canailles, vous serez tous morts demain, car vous êtes trop j.... pour prendre un fusil et vous en servir ! • (Mérimée, préface des oeuvres de Stendhal.)

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pas les cris de la iiniltitiule; il ne se ligure poinl son impatience ni sa grossièreté. Il devrait plus souvent songer (}ue la foule est vivante, que chaque parole s'enfonce dans les âmes, soulève des applaudissements, des clameurs, de sourds murmures, qu'une harangue est un dialogue, où les émotions, l'assentiment, le mécontentement du peuple haussent, haïssent, changent à chaque instant le ton de l'orateur, où l'on suit enfin, non le régulier développement d'une passion maîtresse d'une idée unique, mais les variations soudaines et les mouvements imprévus de la vie. Écoutez un discours dans une assemblée politique, ou lisez seulement le Goriolan et le Jules César de Shakespeare ; vous jugerez que dans Tite Live les auditeurs sont dociles, disciplinés, raisonnables à l'excès, que trop complaisanmient ils laissent l'orateur leur imposer l'ordre de ses raisonnements et le développement de sa passion. Ou plutôt dans la harangue, on démêle deux hommes, Tite Live et le personnage ancien. L'exposé des raisons est de Tite Live; le débit, du personnage. L'un prête ses idées, l'autre sa parole, et le discours ordinairement est un mélange invraisemblable et trèsbeau.

Les personnages de nos tragédies donnent une idée exacte, quoicjuc exagérée, de ce défaut, lors-

LKS DISCOURS DANS TITK I.IVK. 293

(ju'iN pai-lciil à l(Mir coiindoiil ou an ixiiiilc. L(> cofilidoiil ou le peuijlc sonl des ôlros absliails el ne servent (.\ui\ donner lieu à une exposition de sentiments ou d'arguments. Ils écoutent, el nonl rien de plus ù l'aire. Le discours s'adresse à tout le monde aussi bien qu'à eux. L'auditeur est riiommc en i,<'néral; c'est pourquoi le personnage i)arlc comme un livre ; et sa tirade, excellente en soi, manque, au moment où elle est laite, de naturel et de vérité.

J'ose dire enlin que Tite Live tombe parfois dans le mauvais goût. Né orateur, il a vécu en lettré. Lorsqu'on plaide sur la place publique, ou qu'on opine dans les assemblées, on tourne uniquement sa pensée vers les raisons ; lorsqu'on compose un discours dans son cabinet, on devient uh artisan de style. On n'est plus soutenu })ar la nécessité présente d'emporter les convictions; on ne songe plus qu'à bien dire; on s'habitue aux figures de rhétorique, aux sentences, à tous les artifices de la parole. On a trouvé ridicule cette antithèse de La Motte :

Tout le camp s'écriait dans une joie extrême :

« Que ne vaincra-t-il pas? il s'est vaincu lui-même ! »

Certaines jjhrases de Tite Live sonl presque aussi mauvaises. Quand Virginius paraît tout sanglant du nieurlre de sa iille, l'armée romaine

lui crie cette phrase symétrique, dont le français ne saurait rendre la fâcheuse perfection: « Nec « illius dolori, nec sua^ libcrtati se defuluros. » Et ailleurs, un ^••énéral arrêtant ses soldats qui fuient devant les torches de l'ennemi : « Détruisez Fidènespar ses flammes, puisque vous n'avez pu la gagner par vos bienfaits'.» — Le jeune Pérolla, sur les prières de son père, renonce à tuer Annibal. Que de recherches dans son discours ! « La dette de piété que j'ai envers ma patrie, je la payerai à mon père. Je te plains, car il te faut soutenir le reproche d'avoir trois Ibis trahi ta patrie : la première fois, en lui conseillant d'abandonner Rome; la seconde, en l'engageant à faire la paix avec Annibal; la troisième, en portant obstacle et empêchement à ce que Capoue soit rendue aux Romains. Toi, ma patrie, reçois ce fer dont je m'armai pour toi, quand j'entrai dans cette maison d'ennemis, et que mon père m'arrache''.» Cette apostrophe est affectée. Ailleurs, quand Camille reçoit le maître d'école des Falisques, trouve-t-on bien naturel le cliquetis de ses antithèses? « Tu ne trouveras ici ni un général ni un peuple qui te ressemblent, infâme qui viens avec un infâme présent. Il n'y a pas entre nous et les Falisques cette alliance

l . Tile Live, IV, 33, — 2. Ib., XXIII, 9.

que foni les conventions humaines; il y a, il y aura toujours relie qu'établit la nature, La guerre comme la paix a ses droits, et nous savons les maintenir aussi bien par l'équité que par le courage. Nous avons des armes non contre ce qu'on épargne même dans les villes prises, mais contre des hommes armés, contre ceux-là qui, sans être attaqués ni insultés par nous, ont assiégé auprès de Véies le camp romain. Autant qu'il a été en ton pouvoir, toi, tu les as vaincus par un crime jusqu'ici inconnu ; moi je les vaincrai comme Véies, en Romain, par le courage, le travail et les armes*.» Le pauvre pédagogue a trouvé son maître; il écoute une leçon de rhétorique, avant d'être reconduit à la ville de la manière que chacun sait. — Déjà les sentences, fléau du style dramatique, commencent à paraître. Camille vient d'en faire dans sa docte réprimande; et son ennemi Manlius excitant le peuple à la révolte débute par une maxime philosophique: « Juscjues à quand enfin ignorerez-vous vos forces, quand la nature n'a pas laissé les brutes mêmes ignorer les leurs? » Tite Live assistait aux lectures de son gendre le rhéteur; il avait été nourri dans les écoles de déclamation qui gâtèrent Sénèque et d'autres beaux génies.

l . rite Live, V, 27.

— J'ai lionle pourtant d'insister sur ces critiques minulioiises, rarement méritées, couvertes par tant de beautés. Nous pouvons maintenant le louer comme nous le voulons, et comme il en est digne ; la matière ne nous manque pas.

II. C'est qu'en effet personne, non pas même Cicéi'on , n'a mieux possédé les deux grands talents oratoires, je veux dire l'art de développer une idée et le don de manier les passions Car d'abord, puisque l'éloquence a pour but la persuasion, le meilleur orateur est celui qui, dans un sujet, sait trouver le plus de moyens de persuasion ; ces moyens sont les preuves ; or , développer une idée, c'est la prouver par des idées secondaires, celles-ci par (Fautres, et ainsi de suite, jusqu'à ce que le raisonnement soit partout invincible, jusqu'à ce que les objections soient prévenues , les arguments épuisés , la clarté entière, et la croyance surabondante; c'est pour la raison un plaisir pur et extrême que d'embrasser cette multitude d'idées, de passer si aisément de l'une à l'autre, de sentir leur enchaînement, d'éprouver qu'elles sont toutes solides par elles-mêmes et affermies les unes par les autres, d'appuyer sur elles sans qu'elles enfoncent ni fléchissent, de comprendre que toutes ensemble elles forment un éditice destiné à

poiior iino seule ijropo^ilion. Cclaiicst le mriiie dans Cicéron (jue ilans Tile Live. Mais Tito Live, obli'i'é par son œuvre de resserrer ses raisons, ne tond)C jamais en des développcmenls excessifs. En lisant Cicéron, on saute parfois une phrase et môme une page'. En lisant Tacite, on revient sou\ent deux ou trois l'ois sur la môme ligne. Pour Tite Live, oh lit tout et on ne lit qu'une fois chaque chose, tant il a de mesm'e, évitant à la fois l'abondance trop irrande (jui rassasie et la concision extrême qui fatigue. L'esprit du lecteur va toujours du môme pas que le sien. Mais il vaut mieux traduire que d'écrire; un exemi)le ])rouve plus qu'un commentaire; et je ne dirai rien sur la suite et l'abondance des idées qui ne soit d'avance et sensiblement dans celte harangue : les tribuns déclamaient contre le sénat qui venait d'établir la solde militaire, et, pour la première fois, retenait les soldats l'hiver autour des murs de Véies^. Appius Claudius, qui avait une éloquence naturelle et qui, d'ailleurs, était exercé à la parole, fit ce discours : « Si jamais on a douté, Romains, que les tribuns du peuple aient excité des séditions dans leur intérêt plutôt que dans le vôtre, je suis sûr (jue cette année le doute a cessé. Je me réjouis

1. Dans les Catilinaires, par exemple. — '2. Tite Live, V, 3.

donc de vous voir enfin tirés d'une si longue erreur, et comme cette erreur est dissipée dans un moment où vos affaires sont particulièrement prospères, je vous en félicile vous, et à cause de vous la république. Y a-t-il quelqu'un qui ne voie que jamais injustice, si l'on a pu en commettre contre vous, n'a blessé et irrité les tribuns comme le bon vouloin que les Pères ont montré l)0ur le peuple en instituant la solde des soldats? Que croyez-vous qu'ils aient redouté alors, ou qu'ils désirent troubler aujourd'hui, sinon la concorde des ordres, pensant qu'elle aura pour principal effet de dissoudre la puissance tribunitienne? On les prendrait, par Hercule, pour de méchants ouvriers qui cherchent de l'ouvrage. Ils veulent qu'il y ait toujours quelque chose de malade dans la république, afin que vous les appeliez pour la guérir. Mais défendez-vous ou attaquez-vous le peuple? Êtes- vous les adversaires des soldats ou plaidez-vous leur cause ? A moins peut-être que vous ne disiez : « Tout ce « que font les Pères nous déplaît, que ce soit a pour le peuple ou contre le peuple; » et comme les maîtres défendent à leurs esclaves d'avoir atïaire avec les étrangers, jugeant convenable qu'ils n'en reçoivent ni bien ni mal; de même vous défendez tout commerce entre les Pères et le peuple, de peur que nous n'attirions à nous le

peuple par notre douceur et notre libéralité, et <|iio le peuple ne s'avise d'écouter nos conseils et d'y obéir. Combien plutôt devriez-vous, s'il y avait en vous, je ne dis pas une àme de citoyen, mais t[uelque cbose d'humain, favoriser et, autant ([uevous le pourriez, entretenir la bienveillance des Pères et la déférence du peuple! Car, si cette concorde est perpétuelle, qui hésiterait à promettre que cet empire sera bientôt le plus grand entre tous ses voisins?

" J'expliquerai tout à l'heure combien mes collègues, en refusant de ramener l'armée de Véies avant la fin du siège, ont pris une résolution non-seulement utile, mais nécessaire. Je veux parler d'abord de la condition des soldats. Làdessus, je crois, mon discours paraîtrait juste, non-seulement à vous, mais dans le camp même, si je le faisais avec l'armée pour juge. Aussi bien, s'il ne me venait à l'esprit aucune raison, j'aurais assez du discours de mes adversaires. Dernièrement, ils ne voulaient pas qu'on donnât une solde aux soldats, parce qu'on ne leur en avait jamais donné. Comment donc peuvent-ils maintenant s'indigner que, les soldats ayant reçu un nouvel avantage, on leur impose en proportion un travail nouveau? Il n'y a jamais de travail sans payement; mais d'ordinaire aussi, sans travail dépensé, il n'y a pas de payement. La peine et le plai-

sir, si dissemblablos de nature, sont joints entre eux par une sorte d'alliance naturelle. Auparavant le soldat trouvait i)énil)le de servir la république à SCS frais; mais il était content d'avoir une partie de l'année i)Our cultiver son cliamp, et récolter de quoi se nourrir lui et les siens, en paix et en guerre. Il se réjouit maintenant de trouver profit à servir l'État, et reçoit sa solde avec plaisir. Qu'il se résigne donc à rester un peu plus longtemps éloigné de sa maison et de son bien, qui n'ont plus de charge pesante; si la république l'appelait à compter, n'aurait-elle pas le droit de lui dire : « Tu es payé pour un an; tu me dois « un "an de travail. Trouves-tu juste, pour un « service de six mois, de recevoir la solde en- « tière? »

« Je m'arrête malgré moi, Romains, sur cette partie de mon discours. On ne doit agir ainsi (ju'avec un soldat mercenaire. Nous, nous voulons agir avec vous comme avec des concitoyens, et nous trouvons juste qu'on agisse avec nous comme avec la patrie. Ou bien il fallait ne pas entreprendre la guerre, ou bien il faut la faire selon la dignité du peuple romain et l'achever au plus tôt. Or, nous l'achèverons, si nous pressons le siège, si nous ne nous retirons pas avant d'avoir, par la prise de Véies, touché le but de notre espérance. Et, par Hercule, quand nous

n'aurions pas d'aulro niolif, la lionlo dcvrail nous inii)Oscr la ixM'si'véranfo. Jadis, pendant dix ans, à cause d'une seule femme, une ville l'ul assiégée par la Grèce entière ; ù quelle dislance ! par combien de terres et de mers séparée de leur pays! Nous, à vin<,H milles d'ici, prcs(iue en vue de notre ville, nous ne i)Ouvons supporter un siège d'un an! Sans doute, parce que la cause de la guerre est légère, et que nous n'avons pas assez de justes ressentiments qui nous piquent à persévérer. Ils se sont révoltés sept l'ois; jamais ils n'ont gardé la i)aix fidèlement; ils ont mille fois ravagé nos champs; ils ont forcé les Fidénates à nous trahir; à Fidcnes, ils ont tué nos colons; ils ont conseillé, contrairement au droit des gens, le meurtre impie de nos députés; ils ont voulu soulever contre nous toute l'Étrurie, et ils y travaillent aujourd'hui. Quand nos députés sont allés leur demander réparation, ils ont violé, peu s'en faut, leurs personnes. Est-ce à de tels hommes qu'il faut faire une guerre molle et interrompue?

« Si une juste haine ne vous touche pas, ceci, je vous prie, vous touchera-t-il? La ville est enfermée i)ar de grands ou\ragcs qui resserrent l'ennemi entre ses murs. Il n'a pas cultivé ses champs, et ce qu'il a cultivé a été ravagé par la guerre. Si nous ramenons l'armée, (jui ne voit

que, non-seulement par le désir de se venger, mais par la nécessité de piller les récoltes des autres, puisqu'ils ont perdu /os leurs, ils viendront envahir nos campagnes? Ainsi, i)ar ce conseil, nous ne différons pas la guerre, nous l'amenons sur notre territoire. Mais quoi ! l'intérêt propre des soldats à qui ces excellents tribuns veulent du bien tout d'un coup, après avoir tenté de leur arracher leur solde, quel est-il ? Ils ont conduit, par tout ce vaste circuit, un retranchement et un fossé, deux ouvrages d'un grand travail. Ils ont fait des redoutes d'abord peu nombreuses, puis, quand l'armée s'est accrue, Irèsrapprochées. Ils ont élevé des fortifications nonseulement du côté de la ville, mais encore du côté de l'Étrurie, contre les secours qui ix)urraient venir de là. Parlerai-je des tours, des mantelets, des tortues, de tout l'appareil dont on a besoin pour le siège des villes? Maintenant que tant de travaux sont achevés, et qu'on est enlin parvenu au terme de l'ouvrage, pensez-vous qu'il faille abandonner tout cela pour venir recommencer l'été prochain et s'épuiser dans un nouveau labeur? Combien il est moins pénible de défendre les ouvrages faits, de poursuivre, de persévérer, d'en finir avec ce souci? La chose sera courte si nous l'achevons d'une haleine, et si, par ces interruptions et ces relâches, nous ne

ralentissons pas nous-mêmes l'accomplissement de nos espérances.

« Je vous parle de l'ouvrage et de la perte de temps. Mais quoi! le péril où nous nous jetons en difTérant la guerre, pouvons-nous l'oublier, après les conseils si fréquents tenus en Étrurie pour envoyer du secours à Yéies! à présent, ils sont irrités, pleins de ressentiment; ils disent qu'ils n'enverront rien; autant qu'il dépend d'eux, ils vous permettent de prendre Yéies. Qui peut promettre que, si nous dilTérons la guerre, ils resteront dans les mêmes sentiments? Car si vous donnez à Yéies quelque relâche, des députations plus nombreuses et plus fréquentes iront en Étrurie; ce qui choque aujourd'hui les Étrusques, cette royauté instituée à Yéies, pourra cesser au bout d'un temps, soit par une décision de la cité qui voudra regagner les Étrusques, soit par l'abdication du roi lui-même qui ne voudra pas que sa royauté soit un obstacle au salut de ses concitoyens. Yoyez que d'embarras, quels inconvénients suivent ce parti : la perte d'ouvrages faits avec tant de labeur, le ravage imminent de nos champs, et, au lieu de la guerre contre Yéies, la guerre contre IKlrurie, Tels sont vos conseils, tribuns, semblables, par Hercule, à ceux d'un homme dont le malade pourrait se rétablir à l'inslanl, s il souffrait un traitement

énergique, et qui, en lui offrant un aliment, un breuvage, un plaisir d'un instant, rendrait la maladie longue et peut-être incurable.

« Si ce n'est l'intérêt de cette guerre, par le dieu Fidius, c'est grandement l'intérêt de la discipline que nos soldats s'habituent non-seulement à jouir d'une victpire gagnée, mais encore, si l'affaire traîne en longueur, à souffrir l'ennui, à attendre l'issue même tardive de leur espérance, et, si l'été ne suffît pour achever la guerre, à la continuer l'hiver, à ne pas faire comme les oiseaux d'été, qui, dès l'automne, regardent autour d'eux pour trouver un toit ou un abri. Voyez, je vous prie : le plaisir et le goût de la chasse entraînent les hommes, parmi les neiges et les frimas, dans les montagnes et dans les forêts. N'appliquerons-nous pas aux nécessités de la guerre cette patience que fait déployer un amusement, un plaisir? Croyons-nous les corps de nos soldats si efféminés, leurs âmes si molles, qu'ils ne puissent endurer un hiver, au camp, hors de leurs maisons? Faudra-t-il que, comme dans les guerres navales, ils consultent le temps et choisissent la saison?Ne pourront-ils, supporter le chaud ni le froid? Ils rougiraient, j'en suis sûr, si on leur opposait ces raisons. Ils soutiendraient qu'il y a dans leurs corps et dans leurs âmes uçe patience virile, qu'ils peuvent

LES DISCOURS DANS TITK LIVK. 305

luire la guerre» i'hivor comme Trlr, (lu'ils n'ont pas conllé aux Iribuns jo i)alrona,s:e de la lAchclé el (le la mollesse, (in'ils se somiennenl (jiie celle même puissance Iribunilienne n'a pas été l'ondée par leurs ancêtres à l'ombre et sous les loits. 11 est digne du courage de vos soldats, il est digne du nom romain de considérer non-seulement la guerre i)réscnte, mais de cherclier une renommée pour l'avenir, pour les autres guerres, devant les autres peuples. Pensez-vous que la différence dans l'opinion sera médiocre, si les i)euples voisins croient qu'une ville n'a plus rien à craindre du peuple romain quand elle a soutenu quelques jours son premier choc, ou s'ils conçoivent une telle terreur de notre nom qu'ils estiment que ni l'ennui d'un siège éloigné, ni la rigueur de l'hiver rie peuvent arracher d'une place investie une armée romaine, qu'elle ne connaît de fin à une guerre que la victoire, qu'elle fait la guerre avec autant de })ersévérance que de hardiesse? Nécessaire dans toute entreprise militaire, la persévérance l'est i)lus encore dans le siège des villes, puisque la i)lupart d'entre elles sont inexpugnables par la force de leur position et de leurs remparts, el (pie le temps seul, par la famine et la soif, les réduit el les emporte. De môme, il réduira Yéies, à moins que les Iribuns du peuple ne viennent en aide à l'ennemi, et que les Véiens

ne trouvent à Rome les défenseurs qu'ils cherchent vainement en Étrurie. Peut-il arriver aux Véiens une chose plus désirable que de voir la ville romaine, i)uis, par sa contagion, le camp, se remplir de séditions? Au contraire, par Hercule, chez l'ennemi, la modération est si grande, que ni la fatigue du siège ni l'ennui de la royauté n'ont fait chez eux aucune innovation. Le refus de secours fait par les Étrusques n'a point irrité les esprits. Quiconque excite chez eux une sédition est puni de mort à l'instant. Personne n'a le droit de dire ce qu'on dit impunément devant vous. Nous châtions du bâton celui qui abandonne son drapeau ou qui quitte son poste; et ceux qui conseillent d'abandonner les drapeaux et de déserter le camp, non pas à un ou deux soldats, mais à des armées entières, sont écoutés publiquement en pleine assemblée! Tant vous êtes accoutumés à entendre avec faveur toute parole d'un tribun, quand même ils vous engagent à trahir la patrie et à dissoudre la république; séduits par la douceur de cette puissance, vous souffrez que sous elle se cachent tous les crimes. Il ne leur reste plus qu'à déclamer dans le camp et devant les soldats comme ici, à corrompre les armées, à leur défendre d'obéir, puisque enfin, à Rome, la liberté consiste à ne respecter ni le sénat, ni les magis-

trais, ni les lois, ni les coutumes de nos ancêtres, ni les institutions de nos pères, ni la discipline militaire. »

D'un discours sur les campements d'hiver le patricien a fait un réquisitoire contre les tribuns; il i)arle pour son parti en parlant pour la république; je crois que la passion n'a jamais fait un plus habile usage de la raison.

Mais les hommes, n'étant pas de purs esprits, ont besoin d'être touchés autant que convaincus; l'éloquence se nourrit de sentiments comme de raisonnements, et l'on doit souvent donner des tableaux pour preuves. Car il n'y a que les faits sensibles qui émeuvent, et, pour que la démonstration ait son elfet, il faut que l'auditeur croie voir les faits eux-mêmes, qu'assiégé et accablé par une multitude d'images saisissantes, il soit emporté, bon gré mal gré, par son émotion. A chaque instant, dans Tite Live, le raisonnement devient une peinture : « Sommes-nous ici, dit Minucius, pour jouir comme d'un spectable du massacre et de l'incendie de nos alliés? Tout à l'heure, indignés qu'on assiégeât Sagonte, nous invoquions non-seulement les hommes, mais les traités et les dieux : et nous regardons tranquillem-nt Annibal qui escalade les murs d'une coloni.' romaine. La fumée de l'incendie des maison - et des champs vient dans notre visage et

dans nos yoiix; nos oroillos relon lissent dos cris de nos alliés qui se lamcnlenl, implorant notre aide encore plus souvent que celle des dieux ; et nous conduisons nos légions, comme des troupeaux, par des pâturages d'été et des gorges écartées, cachés dans les bois et les nuages M » C'est l'imagination qui enfante les passions; plus elle est vive, plus elles sont violentes; plus un homme voit nettement un spectacle douloureux ou indigne, plus il est porté à s'indigner ou à s'attendrir. Pourquoi la péroraison du discours pour Milon est-elle si touchante? Parce que Gicéron met en scène son client, fait assister les juges à un entretien, donne des larijies et des plaintes en spectacle. De même les députés de Capoue : « Un signe de tête, Pères conscrits, accordez aux Campaniens votre divine et invincible protection; dites-leur d'espérer le salut de Capoue. De quelle foule do citoyens de toute classe pensez-vous que nous ayons été suivis à notre départ? Comme tout était rempli de vœux et de larmes? Dans quelle anxiété pensez-vous que soient maintenant le sénat et le peuple campaniens? Toute la multitude est aux portes, j'en SUIS sûr, Pores conscrits, debout, regardant au loin sur la route qui mène ici, lYime pleine d'an-

l. Tite Live, XXII, 14.

jxoissc, suspendue dans l'altcnle de ce (juc vous nous ordonnorozdc leur rapporter', » Le propre de la passion est d'exaspérer les imaji^es, parce qu'elle naît elle-mômc d'une ima^^^e : « Quels changements, combien de changements entreprend Canuléius? La confusion des lamilles, le trouble des auspices publics et i)rivés, en sorte qu'il n'y ait plus rien de pur ni d'intact et que, toute distinction étant ôtée, personne ne reconnaisse ni soi, ni les siens. Car }tourquoi ces mariages mixtes, sinon pour que les plébéiens et les patriciens s'accouplent au hasard comme des brutes^? » Le Conciones des écoliers est un recueil de toules les passions humaines. Rien de si flexible (juc celle éloquence; clic s'accommode à toutes les causes : Tite Livc plaide pour tous les partis, plébéiens patriciens, Romains, Samnites. Grecs, Carthaginois, non par réflexion et avec ellbrl, mais naturellement et sans peine, tant ses idées et ses émotions se changent d'ellesmêmes en discours! Chacun des siens est le développement d'une passion dont les mouvements variés font un mouvement uni(iue, comme les ondulations dans un courant. Au bout d'un instant, on cesse de juger des idées, on écoule la voix d'un homme. Cha({ue i)hrase a son accent.

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