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sentir; on voit qu'il s'occupe à ranf,'er telle action dans telle partie d'un ouvrage de tactique ou de politique ; on allait prendre part à l'action ou aux sentiments des personnages ; la passion en nous s'éveillait ; elle tombe, et de sang-froid nous nous mettons comme Polybe à disserter ou à raisonner. Tite Live se garde bien d'être philosophe, publiciste, savant à contre-temps. Il prend toujours des expressions simples ; il sait, ou plutôt il sent que les idées et les mots forment une échelle, qu'au bas sont les termes faciles à entendre, nés les premiers, qui réveillent des images sensibles, tout vivants encore; que plus haut sont des expressions tirées avec travail des précédentes, accessibles à la réflexion, non à l'imagination, qui, comme des chiffres, ne réveillent que des idées pures. Il choisit les premières, parce qu'elles conviennent seules à l'éloquence, étant seules propres à exciter des images et à remuer des sentiments. Toutes ces expressions sont belles, parce qu'elles sont toutes naturelles. C'est le charme du bon style, et nous en jouissons aujourd'hui par contraste, élevés parmi les abstractions pédantes qui défigurent nos écrits et prennent la pensée vivante pour la jeter morlo dans des formules banales et sèches. Telle est la tyrannie de l'habitude; le langage usuel est un serviteur nécessaire; si mauvais qu'il soit,
nous sommes forcés de l'employer. Tite Live, né dans des temps meilleurs, a été plus heureux que nous.
L'orateur, pour être d'abord compris, cherche les expressions pures, comme il a cherché les expressions simples ; il évite les mots techniques et surannés, autant que les mots abstraits. Il n'emploie que les termes dont tous se servent et qui sont de son temps. Ce mérite amène un défaut. A la vérité, le style en devient plus limpide ; le lecteur suit volontiers le discours d'un homme du monde,, dont la parole ne se sent d'aucun métier, qui traite un sujet spécial dans un langage universel, qui ne se montre ni légiste, ni anticiuaire, ni économiste, ni géographe, mais seulement homme, qui nous évite jusqu'au choc léger d'un mot inaccoutumé. C'est le style de Hume, de Robertson, du Siècle de Louis XIV, de V Histoire de Charles XII. Maintenant avouons que seuls les mots propres peignent avec vérité et frappent l'imagination; que, pour marquer les faits d'une empreinte précise et nette, il ne faut pas craindre les termes de jurisprudence, de religion, des antiques formules légales, le texte des traités, les paroles grossières et authentiques des âges barbares. Un mot transcrit de Grégoire de Tours vaut vingt phrases de Mably et de l'abbé Dubos. Ce défaut
est soii.sil)lc dans Tilo Livo, parce (juc Irois ou (lualre fois une formule religieuse se délaclie sur son récit soulenuc, comme une pierre brute, reste des i)remiers dg-es, se dresse entre les monuments réguliers d'un art moderne. On voudrait qu'il eût osé plus souvent copier quehiucs phrases des riluels, des grandes Annales, des lois anciennes, des éloges funèbres ; et si l'on l'iitcndait les i)ropres paroles des Appius parmi les mots du siècle d'Auguste, on ne s'en choquerait pas.
La phrase oratoire est la période, c'est-à-dire l'expression d'une idée complète qui marche avec un large cortège de propositions secondaires, toutes entourées de plusieurs idées particulières, comme une armée disciplinée qui, d'un mouvement unique, s'avance vers un but marqué. La harangue, naturellement grave, a besoin do cette forme si ample, et l'éloquence, pour produire la persuasion, doit réunir sous l'idée dominante toutes les idées secondaires qui la prouvent, et appuyer celles-ci sur toutes les idées plus particulières qui peuvent les soutenir. Ce n'est pas que les phrases courtes manquent dans Tito Live ; la narration oratoire elle-même les emploie; mais il revient avec complaisance à la période, afin d'attacher à sa phrase les preuves, les explications, les restrictions, les commentaires qui peu-
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vent la compléter, la corriger, lui donner plus de jour cl son vrai jour. Cette phrase, si vaste et si bien lice, oxprinie-t-clle parfaitement les faits qui, par nature, sont successifs et détachés 1 Quand Tite Live amène un événement sur la scène, ne lui fournit-il pas une suite trop nombreuse et trop bien ordonnée? Peut-être voudraiton couper en deux ou trois cette période que je prends au hasard dans la première page : « Soutenu par le zèle et la fidélité de ces deux peuples qui, de jour en jour, s'unissaient davantage, quoique l'Étrurie lut si puissante qu'elle remplissait du bruit de son nom, non-seulement la terre, mais la mer, dans toute la longueur de l'Italie, depuis la mer jusqu'au détroit de Sicile, Énée, qui pouvait repousser la guerre à l'abri de ses murailles, fit sortir ses troupes pour combattre ^ » Mais cette abondance n'est jamais excessive ou vide. On se laisse aller à ce grand courant sans ennui ni fatigue, tant le mouvement est aisé et puissant, tant on sent bien qu'on ne pourrait le précipiter ni le ralentir, sans lui ôter de sa force ou de sa douceur ou de sa majesté.
Cette gravité et cet agrément de style convien-
1. Tite Live, 1,2. Il y a des phrases semblables dans les Provinciales de Pascal, dans la prose de Corneille, dans le Discours de la Méthode. Tite Live, raisonneur et classique comme eux, écrit comme eux.
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lU'iil à loralour, qui doit plaire i)Our èlrc écoulé et imposer pour élrc cru. En cela, Titc Livc l'emj)orte sur les autres historiens. La phrase de Salluste est saccadée, bruscjue et pourtant monotone. L'auteur se hàle, mais toujours du même pas. A chaque instant, il fait défder sous les yeux du lecteur toutes les parties d'une idée les unes après les autres, le plus vite qu'il peut. Cette affectation fatigue; l'esprit n'aime pas à courir toujours, et du même train. Tile Live est plus \ariéel plus aisé; avec lui, on marche rapidement, mais sans perdre haleine. Après une suite de petites phrases courtes, se déroulent de larges périodes, riches de pensées, qui communiquent à l'esprit leur mouvement régulier et calme. Un aime un écrivain qui ne prétend pas penser plus vite que les autres, qui ne se contraint pas pour poursuivre un genre de talent, et qui reste mesuré, parce qu'il reste naturel.
iNon-seulement Tacite ramasse les idées particulières en phrases brèves et concises comme Salluste ; mais encore il les relie sous une idée dominante en une période unique, souvent aussi large que celle de ïile Live : de sorte que le lecteur, contraint de s'arrêter à chaque mot pour sonder la profondeur de tant de pensées accumulées dans un si petit espace, est encore obligé, par l'enchaînement des membres de la phrase^
d'assembler cette multitude en un raisonnement continu. Au bout de quelques pages, la fatigue est extrême. Car mettre une idée dans la période à un rang secondaire, c'est supposer qu'elle est assez familière à l'esprit pour être reconnue en passant d'un coup d'œil, et pour éclairer d'abord la conclusion. Au contraire, dans Tacite les phrases subordonnées, exigeant chacune une réflexion attentive, nous font perdre de vue l'idée principale que nous devons saisir, de même que des collines trop hautes cachent au voyageur le but qu'il veut toucher. Tite Live n'est pas prodigue des mots, mais il n'en est pas avare; il laisse à la pensée sa liberté et son ampleur native. On ne se repose pas de l'avoir lu. Chez lui, les idées accessoires, comprises à l'instant, mènent sans effort à l'idée dominante. On l'entend, on ne le devine pas ; il ne prétend pas penser plus profondément que les autres; il n'a aucun défaut brillant. Et qu'est-ce que la })erfectioii du style, sinon le talent d'éviter les belles exagérations, l'art de tenir en équilibre les (jualités opposées de son esprit, et la faculté de rester dans le juste milieu où habitent la raison et la vérité.
Des phrases claires, naturelles, variées, agréables, parfois un peu trop amples ; des mots simples et vivants, ni abstraits, ni techniques, ni antiques, tous de la langue usuelle et moderne,
que chacun cnlcud, mais (jui (Mcnl. un peu de; rclicl" au récit; îles expressions nu\i,^nili(|ucs,éclalanlcs, audacieuses, d'une enlraînanlc élo(iuence, Ici csl le style de Titc Livc et de l'orateur. Peutêtre était- il curieux de retrouver dans son dictionnaire et dans sa i,n'auiniairc les niar([ues distinctivcs du talent qu'on a observe dans sa vie, dans sa philosophie, dans sa critique, dans ba conception des caractères, dans ses narrations et dans ses discours.
§. l. Construction du génie de Tite Live. — Comment le talent oratoire transforme et produit le talent de l'historien.
Il est fâcheux, puisque le génie d'un homme est une chose indivisible, d'en séparer les parties; dès qu'il n'est plus un, il n'est plus vivant, et l'on ne connaîtra bien Tite Live qu'en rassemblant ses traits dispersés. Ils forment un système. Ils sont les effets d'une qualité unique. Ils montrent, par un illustre exemple, que le monde moral comme le monde physique est soumis à des lois fixes, qu'une âme a son mécanisme comme une plante, qu'elle est une matière de science, et que, dès qu'on connaît la force qui la fonde, on pourrait, sans décomposer ses œuvres, la reconstruire par un pur raisonnement.
Son génie oratoire, conforme à son caractère, qui est celui d'un citoyen et d'un honnête homme, romain comme son caractère, explique le reste. Voyons-le transformer tour à tour toutes les par- Lies de l'histoire.
D'abord la critique. Par conscience, Tite Live appuie chaque fait sur des preuves, s'autorise
des documents les plus accrédités, donne parfois tort à sa patrie, avoue ses doutes, use de règles sages dans le choix des témoignages, et, quand ses auteurs sont exacts, peint les mœurs avec vérité. Par éloquence et amour de Rome, il conserve la poésie oratoire des anciennes légendes et la grandeur du caractère romain. Mais, parce qu'il aime Rome, il est involontairement partial envers les siens ; parce ({u'il n'est qu'orateur, il manque du sens et de la passion critiques, néglige les monuments originaux, contrôle mal les annalistes qu'il consulte, ne raconte que les faits oratoires, et efface la rudesse de la barbarie sous l'uniformité d'un style trop parfait.
Le génie oratoire, en louchant la philosophie de l'histoire, la transforme en discours qui résument et expliquent les révolutions et les guerres; en s'appliquanl à la morale, il blâme la corruption des mœurs et trouve la loi dominante de l'histoire romaine. Mais il n'ordonne pas tous les faits sous des idées générales, en une science régulière ; il omet un grand nombre de lois, il cache les autres sous la forme de motifs oratoires, et laisse les événements se ranger, année par année, dans un ordre que la science n'admet pas.
Ces discours d'un orateur, tout animés de passions, expriment des caractères. Ces discours
d'un orateur homme de bien cl romain exprimcnl avec une force extraordinaire tout ce qu'il y a de grand et d'héroïque dans le caractère de Rome et des grands hommes. Mais une passion dominante, source vive d'éloquence, ne compose pas un caractère. Ses personnages, qui plaident tous dans un môme style achevé, se ressemblent tous ; et par amour de Rome, l'orateur elîacc tout ce ({u'il y a de petit et de grossier dans l'esprit romain.
La narration oratoire approche quelquefois du lieu commun, cherche à embellir et à agrandir son sujet, montre rarement dans les objets la forme physique et la couleur sensible ; mais elle décrit avec force et vérité le jeu dramatique des passions, et s'ordonne avec la perfection d'un discours. Le discours lui-même est quelquefois trop habile, parce que la régularité de la harangue étudiée ne convient pas aux émotions brusques, aux tumultes populaires, à l'aventureuse et naturelle improvisation. Mais l'éloquence, atteignant ici son domaine, s'y déploie par la multitude la plus variée des chefs-d'œuvre les plus complets, et, développant la raison et la passion l'une par l'autre, fait presque de ïite Live l'égal de Cicéron.
Enfin elle rencontre le style; si elle écarte quelques termes expressifs, utiles à l'histoire, si par-
fois elle «'•largil trop la piTiode, elle assemble des mots si naturels, si choisis, si animés, en phrases si variées et si claires, qu'elle est a^rréable en restant noble ; cl, (juand arrive le torrent de la passion, elle couvre le style d'expressions splen- Uides et superbes, parure de diamants sur la pourpre de son manteau.
Ainsi, ;Y mesure que traversant l'histoire elle s'appli(jue à une matière mieux appropriée à sa nature, son œuvre devient plus achevée ; et le dernier sentiment ({u'elle laisse en nous est l'admiration. Tel était celui qu'imprimait alors la Rome d'Auguste. Dans cet entassement de monuments (jui couvraient le Forum, on sentait la main puissante de la cité souveraine ; mais à l'aspect de ces marbres précieux, de ces colonnes du Capilolc enlevées à Jupiter Olympien, de ces lames d'airain doré (jui étincelaient au soleil sur les toits du temple, on reconnaissait que l'art et la magnificence des vaincus ornaient la force des vainqueurs. Ainsi dans le souffle puissant qui court parmi les débris de cette histoire immense, dans les caractères grandioses, et dans l'épopée de la guerre éternelle, vit l'esprit romain. Mais l'heureuse abondance, la convenance et l'harmonie soutenues du récit montrent que l'art grec a réglé et tempéré l'inspiration romaine, el que la beauté s'est jointe à la grandeur.
§ 2. Tite Live parmi les historiens anciens, — Hérodote. — Xénophon. — César. — Salluste. — Tacite. — Thucydide.
On peut maintenant amener Tite Live dans le chœur de ses pareils. Il n'y sera pas le dernier.
I. Quintilien lui a comparé Hérodote. Autant vaudrait mettre ensemble Froissard, voyageur et curieux comme Hérodote, et un historien du dernier siècle. Hérodote, un des premiers en Grèce qui aient écrit en prose, est un autre Homère ; s'il n'invoque pas la muse en commençant, chacun de ses livres porte le nom d'une muse, et son ouvrage est une épopée, recueil de toutes les connaissances et de toutes les fables de son ten"ips. Il prend tant de plaisir aux beaux contes, que, comme Nestor, il resterait volontiers « cinq ou même six ans » à en faire ou à en écouter. Non qu'il y croie fermement; la critique a déjà commencé avec la prose. Mais s'il les donne comme des traditions, il les développe tout au long, avec autant de complaisance que des faits. Son imagination, comme celle des Grecs, que son histoire à Olympic transportait de plaisir, est celle d'un enfant qui devient homme, demi-crédule, mais déjà amateur du vrai, qu'une grossière fausseté choque, et qui pourtant est encore rempli des gracieuses et fabuleuses images dont son âme
toute nouvelle a d'abord été enchantée, qui volontiers quitte le récit des guerres et l'exposé des institutions pour le songe de Mandano, pour les aventures de Gygès, de la fille de Rhampsinit, de la déesse monstrueuse, mère des premiers Scytlies, qui se lasse vite du visage sévère de la vérité, et tourne les yeux vers les doux et riants mensonges avec lesquels il s'est joué si longtemps. Nulle idée préconçue. S'il a un plan, c'est, comme Homère, moins par réflexion que par bonheur et par instinct. Il s'arrête ici pour expliquer une coutume, là, pour citer une anecdote, pour répéter un mot singulier, une inscription, un oracle, attiré par tout ce qui brille. « Je vais parler plus au long de l'Egypte, dit-il, parce (lu'elle a plus de choses étonnantes que toute autre terre, et fournit, plus que les autres terres, des ouvrages au-dessus de toute parole. A cause do cela j'en dirai davantage sur elle*. » Ne cherchez en lui ni un choix raisonné de faits généraux, ni un ordre régulier, ni une idée dominante. 11 n'est ni philosophe, ni politique, ni géographe, ni moraliste, mais simplement curieux, et raconte aussi volontiers la manière dont les Égyptiens font l'huile, que la distribution du peuple en castes, ou la conquête de Cambyse.