‹ Essai sur Tite Live (volume 3)Chapitre 29 sur 111 · Hérodote · texte numérisé non relu

Hérodote

môme coup se trouve historien. — Qui ne comprend les mœurs et les guerres gauloises après co passage de Polybo? « Les expressions manquent pour dire la fertilité de ce pays.... De nos jours on y a vu plus d'une fois le médimne sicilien de froment ne valoir que quatre oboles, celui d'orge, deux, et le métrète de vin ne pas coûter plus d'une mesure d'orge.... La plupart des porcs qu'on tue en Italie viennent de ces campagnes. Dans les hôtelleries, le plus souvent l'hôte s'engage à fournir tout ce qui est nécessaire pour un semisse (c'est un quart d'obole), et il est rare que ce prix soit dépassée » Voilà bien le sol inépuisable d'où sortaient des bandes toujours nouvelles, comme des nuées d'insectes qui foisonnent et bourdonnent dans l'air chaud des jours d'orage. Voyez, à la page suivante, comment ils logent dans des bourgs sans murailles, dorment sur la paille ou sur l'herbe, vivent de chair seulement, ne savent que combat- Ire et un peu labourer ; et ces détails de cuisine et d'auberge, que dédaigne Tite Live, vous mettront sous les yeux ce peuple immense , à demi nomade, multitude bruyante, fougueuse et gloutonne d'enfants robustes, grands corps que la profusion de nourriture emplit d'un excès de

1, Polybe, II, 15. (Traduction de M. Bouchot.)

courage, et dont les forces débordent et se perdent en bravades et en mouvements. Mais pour étudier ainsi dans un pays le sol, le climat, la culture, il fallait s'intéresser au\ plus grossières parties d'un caractère. Tite Liveva d'un vol trop haut pour entrer dans cette critique ; et, se tenant au-ilessus du vrai, il arrive souvent qu'il ne l'atteint pas.

IV. Il était d'ailleurs Romain de cœur, et pa- Iricien, quoique juste. On a beau être consciencieux, toujours le goût dominant l'emporte. Par volonté et réflexion, on tient un temps la balance égale. A la première négligence, d'elle-même, la voilà qui penche, et l'on est partial sans y songer. Comment être toujours en garde contre soi-même ? Certes, Tite Live n'a pas une seule fois menti; mais pensons en combien de manières une partialité involontaire peut séduire. Qu'il confesse et blâme les injustices romaines, lorsqu'elles sont évidentes : ces gi-ands aveux mettent sur le reste <a conscience en repos cl ouvrent à la faveur une porte secrète. Qu'il rejette les chilîres exagérés et les embellissements puérils: cette véracité et ce bon goût ne sont pas encore l'esprit critique. Doit-on y compter après la hautaine préface qui impose aux vaincus les traditions romaines, et comprend dans la conquête le droit de

régler la vérité? Est-ce une garantie que la joie cl l'indignation avec lesquelles il annonce la victoire de Camille? «Les dieux et les hommes, dit-il, empêchèrent les Romains de vivre rachetés. » .]'cntends ici un soldat qui bat des mains dans le triomphe, non un critique qui pèse deux traditions contraires. Croit-on que ces sentiments si nobles, si convenables dans une pièce d'éloquence laisseront à l'historien sa sagacité de démêler, sous des monceaux de mensonges, les défaites romaines, et le courage d'ôter à son livre ses plus magnifiques récits? Tite Livc n'ira point, de ses mains filiales, déchirer la robe de pourpre qui aujourd'hui dissimule une blessure ou une souillure. Il fera son devoir d'orateur, en ornant de son plus beau style la plus belle tradition. Aussi, no lui demandez pas non plus d'ouvrir l'histoire de la liberté romaine par l'aveu d'une servitude; s'il soupçonne ici quelque difficulté, il la tournera en argument; s'il s'étonne « que le peuple romain, lorsqu'il servait sous des rois, n'eût jamais été assiégé dans aucune guerre et par aucun ennemi, et que ce même peuple, libre à présent, fût assiégé par les mêmes Étrusques dont il avait souvent vaincu les armées ' », il trouve là le motif de la colère et du dévouement de Mu-

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