‹ Essai sur Tite Live (volume 3)Chapitre 82 sur 111 · Tile Live, XXX · texte numérisé non relu

Tile Live, XXX

plus sage et le plus jj;rave. Sauf le jour où, par jalousie, il rabaisse les victoires de Scipion et s'oppose à ce qu'il passe en Afrique, il n'y a dans ses discours et dans sa vie que raison et que vertu. Ces louanges mettent en défiance. Qu'un personnage soit ferme et prudent, à la bonne heure. Encore n'est-il pas la prudence et la vertu. Il est un homme , non une qualité ; son naturel donne un tour distinct à sa sagesse. Un être abstrait est un être mutilé, et ce qui est incomplet n'est pas vivant. L'imagination sent qu'il manque au })ortrait quelque chose. Elle s'agite et cherche de tous côtés ce qui doit l'achever et l'animer; tout à l'heure un mot sur l'éducation d'Annibal, ici un trait sur l'humeur de Fabius. « On lui donna dès son enfance le nom de petite brebis, parce qu'il avait beaucoup de douceur et l'esprit lent à se développer. Son naturel tranquille et taciturne, son peu d'empressement pour les plaisirs de son âge, sa lenteur et sa difiiculté à apprendre, sa complaisance et sa docilité même pour ses camarades, le faisaient soupçonner de bêtise et de stupidité par les personnes du dehors *. » Ainsi, quand il temporise, c'est parnaturel autant que par calcul. Quand il s'oppose à l'expédition d'Afrique, c'est par inclination autant que

1. Plutarque, traduction Ricard, Vie de Fabius Muximus, ch. 1.

LES CARAC.TKHKS DANS TITK MVK. 227 parcinic. Sa fcM'iiu'Ii' Imtokiiic o>l iiii(> Irarujuillilé no^miali(|uo. •' Alors ({u'après Cannes la conslornalion était ^■^énéralo, qiio l'excès de la douleur, que le trouble qui en était la suite empêchaient de J)()ur^oir à rien , il nuircliail seul dans la ville, d'un pas modéré et avec un visa'.'-e tranipiille, parlait à tout le monde avec douceur, faisait taire les lamentations des femmes, et dissipait les attroupements de ceux «pii se rendaient dans les places publiques pour y déplorer les malheurs communs '. » Quand le jieuple, par une injure extraordinaire, lui é<rale le maître de la cavalerie, il est patient, parce «pi'il est inq)assible. Il va toujours du même pas, vers le même but, « comme une rivière qui coule sans bruit et dont l'action n'est jamais interronq)ue,. » sans être détourné par les cris, sans même les entendre. Uuand les tribuns l'accusent de trahison, au lieu de répondre, il dit seulement (piil faut se lutter de linir les sacrifices, pour qu'il puisse retourner promi)temenl à l'armée, et i»unir le maître de la cavalerie. .Notons pourlaiil (piil reste doux et bon. Selon Plutaniue-, ({uand il \it Minucius enveloppé, « il frappa sur sa cuisse et poussant un profond soupir, il dit à ceux (pii étaient i)rts de lui : ^'- 0 dieux, que Minucius s'est

1. Hularque, traduction Ricard, Vie de J'abius Maximus, ch. xxviii. — 2. Ib., cb. xviu.

•228 CllAlTrUH 11.

« l)cnlii l)('iiii(()ii|> i)liis tôt que je ne i^eiisais, mais ■ hicii j)liis tard (ju'il ne le voiilail lui-même! « Soldais, hàlons-nous d'aller à sou aide; souvc- " nons-nous que c'est un homme de cœur et qui « aime sa patrie. » Il pardonne à Minucius, non par efTort de mai:nanimilé, mais parce qu'il a peu senti loUense. On ne doit pas trouver dans son discours le ton solennel, les antithèses sententieuses, la rancune ainère, le contentement de vanité veni;ée (pii perce dans Tite Live'. Plutarque rapporte que par goût et par maximes il traitait alliés et soldats avec une grande douceur. Un soldat marse mécontent ayant proi)osé à plusieurs de ses camarades de déserter, Fabius le ht appeler, reconnut qu'on ne l'avait pas récompensé selon sa bravoure, lui donna en marque d'hoimeur un cheval de bataille, et fit de lui l'homme le plus fidèle et le plus allectionné. Une autre fois, ayant appris qu'un Lucanien, contre les défenses, i)assait la nuit hors du camp pour voir une jeune fille qu'il aimait, il la fit amener et dit au soldat que désormais il n'avait plus de raison pour sortir. Rien de plus frappant ([uand on connaît par Polybc la terrible et inflexible dis-

1. « Non citius quaiulimui deiireheiiditroit.una lemcritatem. • Fabiû ieiiualiis iiiipono Aniiibalem virluteet fortuna superio- . rem videt; victoiiani lioili cxlonjucamus, cunfessionem er- " roris civibus. •

Page 1