‹ Essai sur Tite Live (volume 3)Chapitre 89 sur 111 · Tite Live, XXXI V · texte numérisé non relu

Tite Live, XXXI V

de no? pères, Cinéas essaya de séduire- par des dons uon-seulement les hommes, mais les femmes. Aucune d'elles n'accepta; si maintenant il jiarcourait la ville avec ses présents, il les trouverait debout dans les rues pour les recevoir. » Cette rudesse est brutale, cynique : « Quelle est cette manière de courir sur la place publique, d'assiéger les rues, d'arrêter des étrangers? Cela même, ne i^ouviez-vous le demander chacune à votre mari? Ètes-vous plus caressantes en public qu'en particulier, pour ceux des autres que pour

les vôtres? Vous voulez mettre des rivalités

entre vos femmes, Romains : Celle qui le pourra achètera de son argent : celle qui ne le pourra pa^ demandera à son mari. Malheureux le mari, s'il cède et s'il ne cède pas ! puisque ce qu'il n'aura pas donné, il le verra donné par un autre. ^ Ce discours est virulent et acerbe; et pourtant il paraît faible à qui rassemble les anecdoctes de Plutarque et lit les véritables écrits de Caton. Dans Tite Live, ses paroles sont des périodes: ses développements sont pleins de force, mais tels qu'il en ferait s'ii eût étudié sous un Grec. Us ne ressemblent pas aux phrases courtes, brusques, perçantes, lancées et accumulées comme des coups par cette main de combattant. Ecoutez cette accusation : <- 11 dit que les décemvirs n'avaient pas assez de soins de ses provisions. 11 urdunne qu'on leur

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arracho leurs vrlcinonls, fju'on les Imllc de verfres. Dos Bnilliens frai)|)('reiil les décemvirs. Beauroii|) iriioninies l'ont vu. Qui supporterait cet outrage? qui ceUe tyrannie? qui cette servitude? Nul roi ne la osé faire. Faire cela à des hommes de bien et de bonne race, le trouvezvous bon? Où est ralliance? Où la foi de nos ancêtres? Injures signalées, coups, meurtrissures, douleurs et tortures, avec la honte et le dernier opprobre, sous les yeux de leurs concitoyens et de beaucoup d'hommes, tu as bien osé cela! -» Dans le traité de l'Agriculture, pas un ornement, pas un mouvement, pas un sentiment : des sentences sèches, nues, précises comme les articles d'un code; le langage abrégé comme l'action, les mots traités en simples moyens comme les hommes ; point de style, rien que des pensées et qui vont toutes à l'utile. Son ironie est violente ; elle est une arme comme toutes ses qualités; elle est barbare môme en conseillant l'humanité. « Il semble, dit-il, pour faire relâcher les Grecs déportés, que nous n'ayons rien à faire qu'à discuter si quelques Grecs décrépits seront enterrés par leurs fossoyeurs ou })ar ceux d'Italie. » Son style est cru, parfois grossier: mais il est tout nerf, tant il met la pensée en relief, tant il est une action })arlante : arrivant de Carthage, il laisse tomber de sa robe dans le sénat des ligues

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toutes fraîches. « La terre qui les produit, dit-il, n'est qu'à trois jours de Rome. » Son caraclère est, comme son esprit, roide et terrible. Son esclave Paccus, ayant acheté trois jeunes prisonniers pour en faire commerce, et voyant que Caton le sait, se i)end d'effroi. Tout en lui est propre à l'action, tendu vers le gain. Il n'épargne ni soi, ni les autres, et s'en vante, n'ayant jamais dépensé plus de trente as à un repas, buvant le même vin que ses esclaves, les exploitant et les accouplant en bon éleveur et trafiquant de bétail humain, à la fin avare et avide avec impudence, disant que l'homme divin est celui qui peut prouver par ses comptes qu'il a acquis plus de bien qu'il n'en a reçu de ses ancêtres. Il ne rougit de rien ; toutes les parties de son âme sont également invulnérables à tout trait. Il se loue ouvertement, et voyant un citoyen qui a commis une faute : « Pardonnez-lui, dit-il, ce n'est pas un Caton. » II consacre ses passions haineuses et infiexibles. Un jeune homme avait fait condamner l'ennemi de son père mort. Caton l'embrasse : « Voilà, dit-il, les sacrifices funèbres que nous devons à nos parents. » Il se vante des minuties et des ridicules de sa vertu, par exemple d'avoir vendu son cheval en Espagne, i)Our épargner à la république les frais de transport. Un dernier trait rasseniBle tout ce qu'il y a de résolu, de cy-

nique, de railleur dans son caraclcre. Vieux, il avait pour maîtresse une de ses esclaves. Son fils la voyant passer, indi^mé, baissa les yeux. Caton, le jour UK^iiio domaiule en nianafj;e la fille de son trreffier; quand son lils voulut sa\oir s'il avait contre lui quelque sujet de plainte : « A Dieu ne plaise! mon fils, répondit Caton d'une voix forte. Mais je veux laisser à la république des citoyens tels que toi. -' Vertus, défauts, magnanimité, petitesses, esprit et caractère, tout en lui tend et travaille à l'utilité puljlique et privée. Toute sa vie est un effort, une acquisition, un combat.

« Paul Emile, dit Plutarque, était de tous les Romains celui (jui aimait le plus ses enfants. Il les faisait instruire dans la discii)line grecque et romaine, tenant auprès d'eux grammairiens, sopbistes, i*héteurs, sculpteurs, peintres, écuyers, veneurs habiles. >■> Selon Tite Live*, il disait que « celui qui sait vaincre à la guerre doit savoir aussi préparer des jeux et ordonner un festin. » On reconnaît l'efTet des idées grecques. Cependant cette àmc, comme celle de Caton, est encore toute romaine. Mais Caton « aboie » contre la noblesse. « Ce (ju'il y eut de particulier et de remarquable en Paul Emile, dit Plutarque% c'est qu'il r sla toujours attaché au parti des nobles;

l.Tiir- Live, XLV, 35. — 2. Plutarque, Vie de Paul Emile, ch. 41.

il no (lil, cl ne fil jamais rion en vue de flaltor la mulliliide. Il se concerla loujburs avec les premiers el les plus distingués d'entre les citoyens.» En patricien hautain et austère, il s'abslint dès sa jeunesse de plaider pour les plébéiens, de les saluer par leur nom, de leur prendre la main dans la rue. Plutarque ajoute encore qu'il étudia très-attentivement la science des augures, patrimoine des anciennes familles ; il observait scru- })uleusement tous les rites, rejetait les moindres innovations, passait de longues heures eirtemps de guerre dans les expiations et les sacrifices. Que Caton, homme nouveau, s'emploie à devenir riche ; Paul Emile, comme Gincinnatus et Curius, méprise l'argent par orgueil de naissance. Son nom suffit pour le mettre à sa place, el il se relève en dédaignant ce (pie désirent les autres. Il donne sa fille à Tubéron, homme d'une frugalité antique, qui vit auprès de Rome avec quinze autres chefs de la même famille sur une petite campagne, leur uni({ue bien. Lui-même, en mourant, laisse à peine assez de fortune pour rembourser la dot de sa femme. Il a toute la hauteur des Appius. Nommé par le peuple pour être général en Macédoine, il lui déclare à la tribune que, choisi par besoin, il ne lui a aucune obligation. Ses paroles sont ici plus fortes et plus vraies dans Plutarque que dans Tite Live. « Si vous

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rroyo/. (|U('I([ii(' aiilrc^ |)liis capaMo de conduire cette j^uenv, je lui <('cle \o couunandcnienl ; sinon, ne vous nièloz pas de ce (jui rc^'arde ma chai'iu'e, mais faites en silence ce (|ue je jugerai bon. Si vous voulez conmiander à vos généraux, vous serez dans ^os expéditions plus ridicules encore ([u'aupara\anl. - Arri\éau camp, il rélablil l'obéissance anli(iue, enseigne aux ofliciers et aux soldats ce qu'ils on( à faire; et tous confessent (jue depuis ce discours seulement ils savent ce ipi'est la discipline. Son commandement est si desjjotique cpie ses soldats, \ ain({ueurs et chargés d'argent, veulent lui refuser le triomphe. (Juand Persée le supplie de lui épargner la honte du triomphe, il répond en souriant d'une telle lâcheté : « Cela est en son |)ouvoir. » L'orgueil engendre arsément la froideur et la dureté. On comprend maintenant le calme et la magnanimité du discours dans lecjuel, après son triomphe et la mort de ses deux lils, il rend com})te au peui)le de la campagne : « Lorsque je n'eus plus rien, dit-il en finissant', à demander aux dieux pour la républi(iue, je souhaitai, puis(|ue la fortune a coutume de nous |)réci|)il('r après nous avoir élevés a^ faîte, de Aoir ma maison plutôt (jue l'Etat soullrir ses vicissitudes. C'est pourquoi j'espère

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