‹ Essai sur Tite Live (volume 3)Chapitre 91 sur 111 · I. Redites. — Lieux communs. — Admirer n'est pas raconter · texte numérisé non relu

I. Redites. — Lieux communs. — Admirer n'est pas raconter

— II. Élan et enchaînement du récit. — Fabius et Papirius.

— Force de la narration oratoire. — Les Fourches caudines.

— Récit de la mort de Lucrèce par Tite Live et par Denys.

— Récit du passage des Alpes par l'olybe et par Tite Livc.

Comment dans Tite Live agissent et parlent les personnages? Ici les défauts sont moindres et les ijiialités plus grandes : non (ju'à son élo(|uence s'ajoute un talent nouveau; mais le récit et le discour.s. conviennent mieux à l'esprit oratoire (pie la composition des caractères, la critique ou la philosophie. Tite Livc reste le môme, mais son ouvrage est j)lus parfait.

Quelles narrations fait l'orateur ? Des narralions oratoires. Ses narrations ne sont donc pas toujours parfaites. Le |)laisir n'est point pur (piand on lit celles de Tite Live; il faut choisir chez lui, et voici pourquoi :

I. Les actions dépendent des caractères. Dans Tilc Li\c, ils sont peu marqués, sans traits i)cr-

sonnels, les mémos dans les temps de politesse et dans les âges de barbarie. Aious prévoyez que les récits seront i)arfois trop semblables, et renfermeront dos lioux connnuns. Que do fois, dans les dix premiers livres, ne revoit-on })as la même bataille ! Les cavaliers ôteni la bride à leurs chevaux, et s'élancent avec tant d'im})étuosité qu'ils enfoncent Tennomi. Les fantassins entrent i)ar cette brèche, tout est pris ou tué, et l'armée revient à Rome chargée de butin. Cette monotonie ôte Tintérêt; et mieux vaudrait omettre un fait que se répéter tant de fois.

Les orateurs de profession ont au fond do leur mémoire plusieurs phrases toutes faites, utiles ou plutôt inutiles parlout, moyens de métier, touchants peut-être ou habiles, mais qui conviendraient mieux dans une école que dans une histoire. Tite Live en a comme Cicéron * :* des enfants qui pleurent, des femmes qui, en gémissant, s'attachent à leurs maris, les temples des dieux renversés, les tombeaux des ancêtres violés, etc. Ces détails vrais, mais communs, ne méritent d'être mis nulle part, i)arce qu'ils peuvent être mis partout.

L'art et le besoin d'agrandir sont oratoires;

1. Tite Live, V, 40; I, 29; III, 5'2. Discours de Scipioii avant la bataille du Tésin; discours de Fabius contre Scipion; discours de Vibius Virius, etc.

I.KS NARRATIONS DANS TlTK LIVK. 251 car le luil de l'oi'alciir n'osl pas de pciiidro, mais de loiichor raiidilcur par sos pcMidiircs; il Iruilc la vérité comiiio un moNen, non coniinc une fin. Au lieu de niconler, Tite Live prouve. Il veuL non (ju'on connaisse ses héros , mais qu'on les admire; il n'expose pas leurs actions, il les (>\alte. Quand il ouvre le récit du combat des lloraces : « Les glaives en avant, dit-il, comme une armée en bataille, les six jeunes gens, portant le courage de deux grandes armées, s'avancent l'un contre l'autre. Ils n'ont pas devant les yeux leur propre péril, mais la domination ou la servitude de leur patrie, et la fortune de l'État ([ui sera ce qu'ils l'auront faite'. » .Jamais Tite Live ne nous laisse la liberté déjuger. Il se tient derrière ses personnages, attentif à les faire paraître, à' les mettre dans un jour éclatant, préparant la place avant leur venue, ne les montrant que lors(|u'il a mis notre esprit dans la disposition qui convient. Il les annonce. Voyez cet exorde de la bataille de Zama* : « Le lendemain, pour décider cette (pierelle, s'avancent les deux plus braves armées, les deux plus illustres ^ généraux des deux plus puissants peuples de la terre, devant, ce jour-là même, mettre le cond)le à tant de gloire ac(iuise on la renverser. » Celte

I. nie-Livc, I, 2.Î. — 2. 10., XXX, 32. — o. Le laliri est [tlua furl : « Longe ordiclarissimi. »

magnificence de langage est d'une oraison funèbre. Tile Live emporte Tadmiralion de haute lutte, à coups redoublés d'épithètes ; il ferait mieux de la laisser naître. Ce luxe de style met en défiance; nous voulons voir, non être éblouis. Les faits qu'on nous montre ainsi ne sont i)lus intacts; transformés dans la pensée de l'auteur, ils en portent la marque. Il valait mieux les laisser purs dans leur nudité native que les jjarer de tout cet éclat. Quand les trois cents Fabius partent contre les Yéiens : « Jamais, dit Tite Live', armée si petite par le nombre, si grande par la renommée et l'admiration publi- ({ue, ne traversa la ville. Trois cent six soldats, tous patriciens, tous d'une même maison, dont aucun n'eût paru indigne de présider le sénat dané les jjIus beaux temps de la république, j)artaient, menaçant de ruiner le peuple véien avec les forces d'une seule famille. « Cet accent est celui d'une harangue. Bossuet prend le même ton pour célébrer les campagnes du prince de Coudé. Seulement, l'éloquence approche ici de la déclamation, et le besoin d'embellir conduit à l'emphase : dans une famille de trois cent six membres, trois cent six dignes d'être princes du sénat ! Cela est d'un rhéteur. Ces exemples distinguent nette-

Page 1