‹ Essai sur Tite Live (volume 4)Chapitre 22 sur 103 · Denys, Proœtnium. — - 2. Tite Live, III, 23, etc · texte numérisé non relu

Denys, Proœtnium. — - 2. Tite Live, III, 23, etc

monuments périrent dans l'incendie, et que, par vanité, les familles ont altéré leurs archives 1 ; non qu’il abandonne les premiers temps pour mieux sauver la certitude des autres. Môme dans la guerre samnite, il garde . ses doutes, et s’ar-

* réte pour dire que là dans les annales tels consuls manquent, qu’ici les récits diffèrent, que les dates sont peu précises, que dans telle bataille on ne sait qui fut vainqueur 2 . Jusque dans

les guerres puniques, par exemple à la prise de .

Carthagène, il déclare qu’on n’est d’accord ni sur . le nombre des soldats et des vaisseaux carthagi-

* nois, ni sur la quantité des machines et des otages qui furent pris, ni sur les noms des chefs de l’ennemi et de la fiotto romaine. Il ne songa qu’à présenter, les opinions des autres; c’est au lecteur de choisir. 11 éclaire notre raison en respectant notre libre arbitre, et nous engage non à croire, mais à juger. Il y a dans cette réserve autant de bon goût que de bonne foi, et l’on aima à voir Tite Livc critique plus prudent que

le grand critique Niebuhr. Quelle différence entre

cette modération et la crédulité effrontée de Denys 1 Tite Live enferme en un livre les deux sièdes et demi des rois; au bout d’un volume, Denys arrive à la mort d’Énée. Le pédant grec

, U Tite Live, VIII, 40; VI, 1. — 2. /et.; VIII, 18,40, elc<; IX,

sait toutes les actions de tous les rois d’Albe.

« ft

A-t-il été, sept cents ans auparavant, historiographe officiel de Numitor? Il dit par quelles ruses Amulius découvre que sa nièce est grosse,, quels médecins l’examinent, quel tribunal la juge. Sans doute, il a lu les procès-verbaux. Tite Live se garde bien de cette érudition intrépide ; il abrège pour n’être pas romanesque, et préfère les doutes aux contes. Il sait croire avec

1 mesure, et raconter sans affirmer. Avec toute l’équité qu’on peut demander à un Romain, il eut toute la bonne foi qu’on doit exiger d’un honnête homme. Il a sacrifié parfois sa patrie, toujours son amour-propre. L’honnêteté est un commencement de critique, et la sincérité une promesse de vérité.

Y. Cette sincérité est-elle clairvoyante? • Pour gagner la confiance, il faut la défiance, et l’on ne mérite d’être cru que pour avoir douté. Tite Live, autant qu’homme du temps, s’est précautionné contre l’erreur. Il a choisi les auteurs les plus anciens, les plus savants et les plus graves : Fabius Pictor, qui le premier, à Rome, écrivit l’histoire, sénateur et versé dans le droit pontifical; le préteur Cincius, docta jurisconsulte; Calpurnius Pison, qui fut consul; l’exact et soigneux Cœlius Antipater; Rutilius, que son intégrité fit

exiler; Polybe, enfin, qui, à partir du onzième livre, est son guide et lui donne un plan 1 . U confronte ces auteurs si bien choisis, et décide entre eux d’après des règles certaines. Quand ils ne sont pas d’accord, il suit le plus grand nom- , bre, les plus accrédités, les moins éloignés des événements 2 , entre tous, Fabius et Pison, mais sans passion ni système, laissant la chose incertaine quand Pison a contre lui plusieurs témoignages 3 . Il mesure ce que chacun mérite de confiance, et, sachant que Yalérius Antias invente et exagère les victoires, il ne le cite que pour se défier de lui. « Tant, dit-il, il outre le mensonge. » Il tient compte des vanités de famille. « Licinius a moins d’autorité en ceci, parce qu’il a cherché la gloire de sa maison. » Il est vrai qu’il ne fait pas parade de ses recherches, et qu’il épargne au lecteur le rebutant travail de la critique. Il est trop orateur pour gâter souvent l’ampleur de ses récits par la sécheresse des digressions. L’érudition est une mine où l’historien doit laisser la boue pour ne retirer que l’or pur. Mais quand on le compare à Polybe, qu’il suit, ou à Denys, qui a puisé aux mêmes sources, on découvre le vaste travail caché sous cette abondance entraînante, et de temps en temps, une discussion

* 1. lachmann, p. 26. — 2. Tite Live, I, 7 , III, 33; XXI, 46.

* ~3. Jd.,I, 46; X, 9.

SO CHAPITRE rn .

aride qui sort du courant fait deviner ce qu'on trouverait Eqi fond. Non que je suppose sous cha-

que détail un volume de raisonnements. Ce n’est point ainsi que marchent les vrais critiques. Jls laissent cette méthode lente et fausse aux érudits de bibliothèques; on ne produit, en dissertant, que des dissertations; et l’histoire naît aussi vive et aussi prompte dans l’histçrien que les sentiments dans ses personnages. C’est un : instinct qui la découvre ; a travers les récits languissants ou altérés, sans démonstrations ni prémisses, on court droit au fait vrai, au détail

original, au mot authentique. Les yeux lisent machinalement une page décolorée, et tout d’un

coup se détache une phrase lumineuse ; les événements se recomposent, les personnages se raniment d'eux-mêmes; chacun va reprendre dans la tradition confuse les traits qui Jui conviennent. . Le critique n’a pas réfléchi ; sans qu'il y pensât, son sens intime a choisi, et la pénible érudition est devenue une vue subite 1 . Certainement Tite

Live a ce don. Ses récits sont trop suivis pour

' être cousus de morceaux rapprochés. La passion

ne s’accommoderait pas de cette alluré interrom- ' ■ « r . • ' v v ■ ■ • •

pue. On voit que dans son âme d’orateur se raniment les sentiments de ceux qu’il fait agir et

.1, A.ug. Thierry* préface de Vîlisioire de la éonquùie des Ncrr'.'inéSs

parler. Or, telle est la grande et clairvoyante

critique. Car il semble alors que l’historien s’efface, que les personnages qui vivent en lui se chargent de sa tâche, et d’eux-mêmes, recréent avidemçnt tout leur être, comme empressés d’agir et de jouir de tout ce qu’ils ont été.

, A côté de cette divination du vrai, qu’une négligence dans les dates ou dans les noms est peu de chose! Comme on méprise Denys quand on a lu Tite tive! Qu’il y a de fausseté dans cette exactitude apparente ! Le rhéteur grec explique minutieusement les institutions, les guerres, le9 négociations; on suit tous les pas de ses personnages; il a des plans complets de toutes les batailles ; k il ne se tient pas un conseil sans qu’il

ériumôre tous les avis. Point de révolution dont

il ne pénètre les motifs, point d’événement dont

il ne révèle les causes. Si Scævola entre si aisé-

ment dans le camp de Porsenna, c’est que sa nourrice est Étrusque et lui a enseigné la langue des ennemis. Par malheur il a oublié qu’il fait agir des hommes : ses. personnages parlent/ marchent, imitent la vie, mais n’ont point l’âme. Tout choque dans leurs mouvements; ce sont des automates rangés avec ordre sur un théâtre bien peint, qui traînent en boitant leurs membres iftal liés. Son Brutus devant le corps de Lucrèce, le couteau sanglant à la main, vient de crier aux

armes, et court au camp avec les jeunes gens furieux. Mais auparavant il trouve le loisir de disserter paisiblement sur le gouvernement qu’il conviendra de donner à Rome. Au milieu de la discussion, il observe judicieusement que le temps presse. Néanmoins il reprend sor raisonnement, conseille de maintenir le pouvoir royal,

de le partager seulement entre deux hommes, « comme à Lacédémone, » mais de ne pas laisser aux chefs la couronne d’or, le sceptre d’ivoire et la robe de pourpre brodée d’or, insignes magnifiques qui pourraient offenser; de remplacer le nom de royauté par celui de république, « parce que la plupart des hommes tiennent au nom, »

de conserver cependant un roi des sacrifices, etc. Après quoi, il se souvient à propos qu’il serait bon d’agir, et marche avec impétuosité contre le tyran. O pauvre grammairien! retournez bien vite à vos périodes, et laissez là l’histoire pour retoucher votre livre de l’arrangement des mots ! Certes, Tite Live, sur ce point, n’est pas sans reproche ; il a connu l’homme mieux que les hommes; il est, selon sa coutume, orateur plutôt qu’historien : mais il y a de la vérité dans son récit, parce qu’il y a de la passion. « Ils enlèvent

lecorps de Lucrèce, leportentsurlaplace. Le peu-

pie s’assemble, comme cela arrive, étonné d’une

chose aussi étrange et aussi affreuse. Ils se plai-

gnent, chacun de son côté, de l’attentat et du crime des Tarquins. Le peuple est ému par la douleur du père, par Brutus, qui condamne les plainteset les larmes inutiles, les exhorte à agir en hommes, en Romains, à prendre les armes contre ceux qui les traitent en ennemis. Les plus ardents des jeunes gens se présentent, volontaires et tout armés. Le reste de la jeunesse les suit. On en laisse la moitié aux portes de Collatie avec des gardes, pour que personne n’annonce au roi le * mouvement. Les autres, avec Brutus pour chef, partent armés pour Rome. Ils arrivent, et partout où s’avance cette multitude en armes, on s’effraye, on s’agite ; mais dès qu’on voit en tête les premiers de la cité, quelle chose que ce soit, on pense qu’ils ne viennent pas sans raison. Cet

événement atroce fit dans les âmes un aussi

grand mouvement à Rome qu’à Collatie : aussi, de tous les endroits de la ville, on accourt au Forum. Dès que le peuple fut venu, le héraut l’appela autour du tribun des Célères. Par hasard, Brutus avait cette charge. Son discours fut loin de la simplicité d’esprit qu’il avait affectée jusqu’à ce jour; il raconta la violence du débauché Sextus, le viol infâme et la mort lamentable de Lucrèce, le deuil de Tricipitinus, pour qui la mort de sa fille était moins indigne et moins déplorable que la cause de cette mort. Il rappelle,

en outre, la tyrannie du roi lui-même, la misère et les travaux du peuple plongé dans les fosses et cloaques qu’il faut creuser ; les Romains, vainqueurs de toutes les nations d’alentour, de guerriers qu’ils étaient, devenus ouvriers et tailleurs de pierres. Il rappelle le meurtre indigne du roi Servius Tullius, la fille faisant passer son char abominable sur le corps de son père, et invoque

les dieux vengeurs des parents. Par le récit de ces forfaits, et par d’autres, je crois, plus atroces encore, que suggère une indignité .présente, et que les écrivains ne retrouvent pas aisément, il poussa la multitude enflammée à abroger l’autorité royale et à décréter l’exil de L, Tarquin, de sa femme et de ses enfants. Pour lui, ayant enrôlé et armé les jeunes gens qui d’eux-mêmes donnaient leurs noms, il marche vers le camp d’Ardée, afin de soulever l’armée contre le roi, et laisse le commandement de Rome à Lucrétius, que le roi quelque temps auparavant avait institué préfet de la ville. Dans ce tumulte, Tullia s’enfuit de sa maison, au milieu des exécration^ des hommes et des femmes, qui, partout où elle passait, invoquaient les furies du parricide 1 . » Ici les événements sont pressés, les émotions brusques % on sent à demi couvertes sous, le récit

les paroles passionnées et les cris do vengeance, « jetés sur la place publique comme des poignards et des brandoiis. » Ce sens du vrai, incomplet peut-être, est pourtant une partie de la critique. Il révèle à Tite Live, sinon les sentiments particuliers propres à certains temps, du moins les émotions générales semblables dans tous les temps ; et le génie oratoire qui le donne, donne encore celui des anciennes traditions. Élevé bien haut par ces nobles fables, Tite Live dédaigne de descendre aux discussions et aux doutes; il sent que la poésie seule peut raconter les temps poétiques, et son Ame éloquente devient religieuse ail spectacle de la religieuse antiquité. Écoutez le récit de la fin de Romulus : « Après avoir accompli ces immortels travaux, un jour qu’il tenait une assemblée dans une plaine, près du

marais de Capra, pour dénombrer l’armée, tout

d’un coup une tempête s’éleva avec un grand fracas et des coups de tonnerre, et couvrit le roi d'une si épaisse nuée, qu’il fut dérobé à la vue de tout le peuple. Depuis ce temps, Romulus ne reparut plus sur la terre 1 . »

En dépit du beau style, l’histoire de îullus garde l’accent des légendes héroïques. Ce sont les résolutions soudaines et les supplices atroces

d’un peuple barbare. Horace tue sa sœur; Met- , tius est tiré par des chevaux et mis en pièces. On entend les formules minutieuses que prononçait dans les traités la cité superstitieuse et légiste.

Du milieu des phrases polies s’élèvent des textes rudes et âpres, comme un vieux mur cyclopéen dans une ville moderne. Tel est ce chant horrible de la loi : « Que les duumvirs jugent le crime de « perduellion ; s’il en appelle, qu’on débatte sur « l’appel; s’ils gagnent, qu’on lui voile la tête;

<« qu’on le suspende par une corde à l’arbre *

« malheureux ; qu’on le batte de verges soit dans a le pomœrium, soit hors du pomœrium. » On créa par cette loi des duumvirs, qui, avec cette loi, n’auraient pas cru pouvoir absoudre même un innocent. Lorsqu’ils l’eurent condamné, l’un d’eux : « P. Horatius, je te déclare coupable de « perduellion i va, licteur, attache-lui les mains. »

Alors Horace, de l’avis de Tullus, interprète clément de la loi : « J’en appelle, » dit-il. Ainsi l’on . débattit devant le peuple sur l’appel 1 . » Le discours perd vite cette brièveté saisissante ; mais après les antithèses admirables et le plaidoyer trop parfait du vieil Horace, on retrouve les mœurs primitives. Il semble qu’on voit ici le • fragment d’un bas-relief antique : « Le père, <

I» Tite Uve,1, 26.

ayant fait quelques sacrifices expiatoires, conservés plus tard par la famille Horatia, mit en travers de la rue un poteau, en forme de joug, sous lequel il fit passer le jeune homme, la tête voilée. On l’appelle le poteau de la sœur. » Tite Live a-t-il compris partout l’antiquité et la barbarie ? Nous verrons tout à l’heure en quels points il les altère; mais du moins avouons qu’il garde en orateur l’accent solennel des traditions primitives, et que son talent s’accorde avec son sujet. J’admire encore que son éloquence et son patriotisme aient si bien ranimé dans son cœur les passions politiques et les grands sentiments romains. L’amour des nobles actions, des fortes vertus, des fermes courages, est un sens critique. Il faut de la hauteur d’ûme pour comprendre les actions d’un peuple héroïque, et le discours doit être oratoire pour être digne de tels citoyens et de tels soldats. Tite Live a le cœur de l’antique Rome, et l’on n’en pourrait dire autant de tous ceux qui ont refait son ouvrage. Qu’on lise ce passage de la guerre de Yéies, et l’on verra qu’il est bon de sentir d’une certaine manière pour exprimer de certains sentiments : « En une heure, le rempart, les mantelets, qui avaient coûté un si long travail, furent consumés par l’incendie. Beaucoup d’hommes, qui vinrent inutilement au secours, périrent par le fer et le feu. Cette nou-

velle, portée à Rome, jeta partout la tristesse, et dans le sénat l’inquiétude et la peur. Il craignait qu’on ne pût désormais soutenir la sédition dan$ la ville ni dans le camp, et que les tribuns du peuple ne foulassent la république en vainqueurs; lorsque tout à coup, ceux qui payaient le cens équestre s'ans que l’État leur eût assigné de chevaux, après avoir tenu conseil entre eux,

■ se présentent devant le sénat, et, ayant reçu la permission de parler, promettent de faire leur service avec des chevaux qu’ils fourniront euxmémes. Le sénat leur ayant rendu grâces dans les termes les plus magnifiques, et ce bruit s’étant répandu dans le Forum et dans la ville, le peuple tout à coup accourt autour de la curie : ils sont de l’ordre pédestre, et viennent à leur tour promettre à la république service extraordinaire, soitàVéies,soitoùl’on voudra les mener. Si ôn les mèneàYéies,ils s’engagentà ne pas revenir avant d’avoir pris la ville des ennemis. Alors on put à' peine contenir la joie qui débordait. On ne voulut pas les louer, comme les cavaliers, par la voix des magistrats, ni les mander dans la curie pour leur faire réponse; les sénateurs ne peuvent rester dans l’enceinte de la curie; mais d’en haut, tournés vers la multitude qui est debout sur la place aux comices, de la voix, de là main, chacun pour sa part, ils lui témoignent la joie

publique; ils disent que par cette concorde la ville de Rome est heureuse, invincible, éternelle; ils loüent les cavaliers; ils louent le peuple; ils exaltent par des louanges la journée elle-même; ils avouent que le sénat est vaincu en bonté et en générosité 4 . »

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