LES MODERNES
§ 1. Machiavel.
Un politique du seizième siècle. — Son livre n’est qu’un recuei! de maximes pratiques. — L’esprit chirurgical en politique. — Lois vraies rencontrées par hasard et par justesse d’esprit. — Un manuel d’hommes d’État n’est point une philosophie de l’histoire.
Les anciens n'ont pas considéré l'histoire comme un ensemble de lois. Les modernes seuls lui ont donné son nom et son but, j’entends les plus modernes ; et Machiavel ne sait et ne veut encore en tirer que des maximes de gouvernement. Secrétaire d’État de Florence, cinq fois ambassadeur, puis destitué, il écrivit la politique qu’il avait pratiquée, n'observa le passé que pour mieux régler le présent, et Fit de l’histoire un traité de conduite : traité admirable où les idées générales ne sont que des résumés d’observations particulières, écrit par la raison sous la dictée de l'expérience, tout pratique, et qui semble fait pour être lu la veille de chaque
grande entreprise. — Au reste, nul plus que lui ne fut capable de comprendre les anciens. Age étrange que ce seizième siècle, « antiquité moderne, » presque aussi païenne que l'autre, et qui . en eut l'activité, la volonté héroïque, la sensualité, la force! Est-ce un chrétien qui a écrit ces paroles : « Notre religion couronne plutôt les vertus humbles et contemplatives que les vertus actives. Elle place le bonheur suprême dans l'humilité, l'abjection, le mépris des choses humai-
, nés, et l’autre au contraire faisait consister le
souverain bien dans la grandeur d'âme, la force
du corps, et toutes les qualités qui rendent
l'homme redoutable. Si la nôtre exige quelque force d’âme, c’est plutôt celle qui fait supporter les maux que celle qui pousse aux grandes actions. Les méchants ont vu qu’ils pouvaient ty^ ranniser sans crainte des h ommes qui, pour aller en paradis, sont plus disposés à sup porter les
injures qu’à les venger 1 . » Ailleurs il oublie entièrement quel est son culte. « Les dieux, dit-il, ne crurent pas les lois de Romulus capables d’accomplir les grands desseins qu’ils avaient sur Rome. Ils inspirèrent au sénat romain de lui donner pour successeur Numa 2 . » Il croit, selon les doctrines antiques, que les affaires humaines
1. Machiavel, Discours sur Tile Lite, liv r II, ch. 2. — 2. Ib. liv. I, chap.ll.