I. Le plus beau de ces portraits ést celui du
peuple romain. Chaque discours, chaque narration oratoire le précise et le complète ; et l’on voit
(pie Tite Live ne l’a pas tiré des anciens auteurs,
mais de lui-même, quand en même temps que
Tite Live on lil Denvs. Dans le combat d’Horatius
1. 1 er et 11° livres. Caractères des Athéniens et des Lacé.demoniens.
Codés, quelle lierté et quelle vigueur ! Il n’est pas probable que les Romains, en un an, soient
devenus des républicains si intraitables. Mais
comme la fable est bien cachée sous la passion généreuse ! « Portant autour de lui sur les chefs des Étrusques des regards farouches et menaçants, tantôt il les provoque les uns après les autres, tantôt il les insulte tous ensemble : « Es- « claves de rois insolents, oubliant votre propre « liberté, vous venez attaquer celle des autres 1 1 » Si ce passage est théâtral, il est grandiose, et l’éloquence orne noblement « les commencements de la liberté ». Denys fait de Mu dus un Grec ingénieux, fertile en expédients comme Denys luiméme, qui effraye le bon Porsenna et se sauve par un stratagème à double effet. Dans Tite Live Mucius est un héros. « Saisi par les gardes, et mené devant le tribunal du roi, alors encore, parmi de si grandes menaces de la fortune, il craignait moins qu’il n’était à craindre. « Je suis « citoyen romain, dit-il; on m’appelle C. Mucius.
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« Ennemi, j’ai voulu tuer un ennemi, et je n’ai « pas moins de cœur pour mourir que pour tuer. « Un Romain sait tout oser et lout souffrir. Je ne « suis pas le seul qui porte contre toi ce courage; « derrière moi est une longue suite d’hommes
t« qui cherchent le même honneur. Apprête-toi «ïldnc, si lu le veux^ à cétte lutte. À chaque « heure, tu combattras pour ta tète, et tu auras « un poignard et un ennemi dans le vestibule de « ton palais. Nous, la jeunesse romaine, voilà la . . « guerre que nous te déclarons. Ne crains ni ar- « niée ni combat; l’affaire est entre chacun de*
« nous et toi seul. » Le roi, à la fois excité par là colère et effrayé du danger, ordonne qu’on l’en- # toure de flammes, s’il n’explique promptement ces menaces ambiguës de complot. << Regarde,* .
« dit Mucîus, afin de comprendre combien le
« corps est peu de chose à ceux qui ont devant ^ les yeux une grande gloirç. » Il met sa main
, dans un brasier allumé pour le sacrifice, et la
laisse brûler, comme insensible à la douleur 1 . » Chez Denys, Clélie demande aux gardes la permission de se baigner, les prie de s’écarter un. peu pendant qu’elle se déshabillera,. et traverse, alors tranquillement le Tibre. En lisant ces inventions d’habile poltronnerie, on estime Tite Live d’aVoir parlé en Romain.. ' ' !
.C’est l’orgueil, non l’intérêt, qui révolte le peuple romain contre un maître.' Voyez de quel ton Cincinnatus juge la tyrannie. Tite Live a-t-il oublié qu’il vit sous Auguste ? Quand Mélius fut
,■ Tite Liye, II, 12.
• étendu mort sur la place : « Il a été tué avec justice, dit le dictateur ; on ne devait pas traiter en citoyen un homme qui, né dans un peuple libre, au sein du droit et des lois, avait conçu l’espoir
de régner, sachant que cette ville en avait chassé
les rois; que la même année les neveux du roi,
fils du consul libérateur de la patrie, dénoncés • pour avoir comploté de rétablir les rois, avaient été frappés de la hache par leur père; que le consul Tarquin Collatin, en haine do son nom,
. avait été forcé d’abdiquer sa magistrature et de s’exiler ; que Sp. Gassius, quelques années après, ayant aspiré à la tyrannie, avait été mis à mort;
• que dernièrement les décemvirs, pour leurs vio-
Jences tyranniques, avaient été punis par la perte de leurs biens, par l’exil, par la mort. Qu’un Spurius Mélius, qui pouvait désirer plutôt qu’es- - pérer le tribunat, qu’un riche marchand de blé
eût fait le projet d’acheter pour deux livres de>
farine la liberté de ses concitoyens, et de gagner
û la servitude par l’appât d’un morceau de pain ' un peuple vainqueur de tous ses voisins; que la 1 cité supportât pour voi celui qu’elle n’eût pas enduré pour sénateur; qu’elle vît dans ses mains les insignes et le commandement de Homulus son fondateur, fils des dieux, reçu parmi les dieux : cela était moins un crime qu’un prodige. Ce n’était pas assez de l’expier par le sang du
coupable, si l’on ne réduisait encore eïi poussière les toits et les murs où un homme avait pu concevoir cette folie, si ces biens souillés, prix et payement du trône, n’étaient confisqués 1 ! » Toutes ces raisons sont tirées de la dignité du peuple romain, issu des dieux, triomphateur, maître prédestiné du monde. Cetle hauteur d’estime où il est de lui- même est sa passion domiliante 2 ; il tue un tyran, parce qu’il veut être tyran lui-même, non par culte du juste, mais par amour de l’empire. Ce besoin décommander est si naturel en lui qu’il lui semble de droit divin ; c’est une profanation que l’avertir d’être équitable; et quand, les Latins, qui depuis deux cents
ans forment la moitié de son armée et font la
moitié de ses conquêtes, réclament l’égalité de droits qu’ils méritent, il s’en indigne comme d’un
1. Tite Live, IV, 15. — 2. Corneille connaît les Romains aussi bien que Tite Live; la poésie commente ici l’histoire :
Songez toutes les deux que vous êtes Romaines.
Vous l’êtes devenue, etcvous l’êtes encor.
Un si glorieux titre est un digne trésor.
Un jour, un jour viendra que par toute la terre Rome se fera craindre à l’égal du tonnerre,
Et que tout l’univers tremblant dessous ses lois,
Ce grand nom deviendra l'ambition des rois.
Corneille sent ici, comme Tite Live, que la vertu ne se soutient pas toute seule, qu’il lui faut une passion pour appui, que l’orgueil fonde l’héroïsme. Le Romain aime sa patrie, mais parce qu’elle satisfait le plus grand de Ses désirs en l’établissant roi sur le reste des hommes. Ici comme en beaucoup de cas, le dévouement est une manière d’être égoïste.
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sacrilège. Le consul dit ouvertement « que, si les Pères conscrits étaient assez insensés pour recevoir la loi d’un homme de Sétia, il viendrait dans le sénat avec une épée, et que tout Latin qu’il verrait dans la curie, il le tuerait de sa main. Puis se tournant vers la statue de Jupiter : « Écoute « ces crimes, Jupiter! écoutez-les, Droit et Justice J « Des consuls étrangers, un sénat étranger, Jupi- « ter, dans son temple inauguré, toi-même captif « et opprimé, voilà ce que tu verrais 1 ! » Cette insolence sublime prouve que ces hommes ont des âmes de rois. Il faut voir comment, après la guerre d’Ânnibal, le sénat et les généraux gourmandent ou louent les peuples et les princes, d’un style bref, en maîtres qui épargnent leurs paroles, et suppriment les ménagements et les
délicatesses, sachant qu’ils ont la force et qu’on est trop heureux de leur obéir. Un gouvernement comme un homme a son style. On sent dans les proclamations de Démosthène 2 la généreuse in-
dignation et la douleur éloquente d’un peuple
artiste et philosophe, qui en appelle aux dieui et aux hommes contre la force brutale, et s’enveloppe de sa gloire avant de tomber. Les décrets du sénat sont les sentences d’un juge qui accable le cœur par sa dureté impérieuse avant d’abattre
1. Titc Live, VIII, 4. — 2. Par exemple, le décret qui précède la bataille de Chéronéo.
'ennemi bous ses armées. Quand Cotys le prie
de fixer la rançon de son fiîs, ei s'excuse d’avoir
aidé Percée, en disant qu’il y était contraint :
« Le peuple ïomain, lui répondit-on se souvient ’ de l'amitié' qu’il y eut entre lui et Côtÿs, les an^-
. cétres de Cotys, et Ja nation des thraces. Les - ’
otages donnés à Persée sont un grief, non une excuse. Persée tranquille n’était point à craindre aux Thraces, bien moins encore Persée occupé par la guerre romaine. Au reste, quoique Cotys ait préféré la faveur de Persée A l’amitié du
peuple romain, le sénat considérera moins ce qu'il mérite que ce qui est digne de Rome. Il lui renverra son fils et ses otages. Les bienfaits du
* peuple romain sont gratuits, 11 aime mieux en laisser le prix dans l’Ame de ceux qui les reçoivent que se les faire payer comptant. » Quand Popilius, traçant un cercle avec sa baguette autour du roi de Syrie, lui ordonnait de répondre
avant d'en sortir, il ne faisait rien d’extraordi- *
nairç. Tout Romain traitait les étrangers en
\ sujets.
. De cet orgueil public et privé, né avec Rome,
, nourri par une succession de victoires et par *. l'habitude de la domination, naissait un genre . particulier de courage. Les Romains ne combat-