‹ Essai sur Tite Live (volume 4)Chapitre 74 sur 103 · Tite Live, XLV · texte numérisé non relu

Tite Live, XLV

tout pas par élan, de bravoure et d'imagination, comme les'Athéniens, par besoin d’action et de mouvement, comme les barbares, mais par maximes d’orgueil et par obstination. Leurs défaites sont admirables. Près de la Trébie, à Trasimène,

• des corps de troupes percent toute l’armée victorieuse qui les enferme. A Cannes, rangés en cercle, cinquante mille hommes moururent jusqu’au dernier, ceux des bords tombant sans

cesse, ceux du centre prenant leur place 1 . Dix

mille hommes laissés dans le camp étaient restés

prisonniers ; ils demandèrent à être rachetés, et

sur la place dés comices, une foule de femmes suppliantes tendaient en pleurant leurs mains vers la curie; alors le consul Manlius fit ce dis-; cours plus beau que le dévouement de tous les morts : « Si les députés avaient seulement demandé pour ceux qui sont au pouvoir des enne-

* mis qu’on les rachetât, j’aurais en quelques mots donné mon avis, sans attaquer aucun d’entre eux ; car, que fallait-il faire, sinon vous rappo- Ier que vous devez, par un exemplo nécessaire à la discipline, conserver une coutume reçue de nos pères? Mais puisqu’ils se sont presque glo-r rifiés de s’ètre livrés aux ennemis, Pères conscrits* je ne vous laisserai rien ignorer de tout ce

qui s’est passé. Pendant presque toute J a nuit,

P. Sempronius Tuditanus n’a cessé de leur conseiller cl de les presser de marcher avec lui, tan- . dis qu’il n’y avait que peu d’ennemis autour du camp, que tout était dans le repos et le silence,

et que la nuit couvrait l’entreprise. Avant la lu-

mière, on pouvait parvenir en lieu sûr, dans les villes alliées. Du temps de nos pères, Puhlius Décius, tribun des soldats dans le Samnîum, du . temps de notre jeunesse dans la première guerre punique, C. Flamma avec trois cents volontaires les menant prendre une hauteur située au milieu des ennemis, leur dit : « Mourons, soldats, et « par notre mort, délivrons d’un siège les lé- ‘

« gions entourées. » Si P. Sempronius vous eût dit cela, et que personne ne se fût présenté pour être le compagnon d’un si grand courage, il ne vous eût regardés ni Comme des hommes, ni comme des Romains. Il vous montre un chemin qui conduit non-seulement à la gloire, mais au salut. Il vous ramène dans votre patrie, vers vos parents, vos femmes et vos enfants. Pour vous sauver vous-mêmes le cœur vous manque ! Que feriez-vdus s’il vous fallait mourir pour la patrie? Cinquante mille citoyens et alliés tués ce jour-là même gisent autour de vous. Si tant d’exemples de courage ne vous touchent pas, jamais rien ne vous touchera; si un tel carnage ne vous donne

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pas le mépris dé la vie, jamais rien ne vous le donnera. Regrettez votre patrie, oui, mais libres et sauvés, ou plutôt regrettez-la quand elle est encore votre patrie, quand vous ôtes scs citoyens. Vous la regrettez trop fârd aujourd’hui, frappés de mort civile, exclus des droits de citoyens, es-

claves des Carthaginois. Remonterez-vous à prix d’argent au rang d’où vous, êtes tombés par lâcheté et par bassesse? Vous n’avez pas écouté Sempronius votre concitoyen, qui vous ordonnait de prendre les armes et de le suivre. Un peu après, vous avez écouté Annibal qui vous ordonnait d’abandonner votre camp et de livrer vos arrhes. Et j’accuse ces gens de lâcheté quand je

pourrais les accuser de crime! Que je vous ra-

chète ! vous qui, lorsqu’il faut sortir du camp, hésitez et restez; lorsqu’il faut rester et défendre le camp par les armes, livrez et* le camp et vous-mêmes et vos armes à Fennemi ? Mon avis, Pères conscrits, est que nous ne devons pas plus racheter ces hommes que livrer à Annibal ceux qui sont sortis du camp à travers l’ennemi, et à force de bravoure se sont conservés à leur patrie 1 . » Ce courage intraitable est plus qu’une

1. Tite Live, XXII, 60. Comparez cet accent à celui de Corneille r

Ne me parlez jamais en faveur d’un infâme;

Qu’il me fuie à l’égal des frères de sa femme.

passion, c’est unè vertu. Les Romains* combattent par honneur et devoir, incapables de fléchir, parce qu'un cœur d’homme se révolte à la moini-

• dre approche ou apparence de pardon, parce que

l’humiliation est pire que la ruine, parce qu’ïl

vaut mieux perdre tout que céder rien 1 . €’est pour cela que Rome augmente ses prétentions avec ses revers, qu’elle ne consent à traiter que pour faire grâce, qu’elle ne souffre autour d’elle que dos protégés, des suppliants et des sujets, et « porte son empire aussi loin que la terre, son

* courage aussi haut que lé ciel ». . .

. L’orgueil donne le calme., L’homme qui veut,

être digne reste grave, et le Romain accomplit,

sans émotion ni enthousiasme .les plus grands .

événements. L’orgueil divinise la patrie, parce qu’elle donne au citoyen la gloire et l’empire, sans lesquels il ne peut vivre. L’orgueil sacrifie la famille, parce qu’il appelle faiblesse les afïeelions qui la fondent. On voit dans les harangues • de Tite Live combien à Rome le dévouement est

simple, tranquille et réfléchi. Q. fabius présidait

Pour conserver un sang qu’il tient si précieux,

Il n’a rien fait encor, s’il n’évite mes yeux.

Je sais trop çomme agit la vertu. véritable; '

C’est sans en triompher que le hombrp l’accable,

Et sa mâle vigueur, toujours en même point,

Succombe sous la force, et ne lui cède point.

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