‹ Essai sur Tite Live (volume 4)Chapitre 76 sur 103 · TiteLive, VIII, lï · texte numérisé non relu

TiteLive, VIII, lï

ment, qui finit comme un coup de hache, est terrible parce qu’il est subit. Jugeons par là à -• quel excès étaient tendues les volontés romaines. Dans l’âme du magistrat il y avait comme un tribunal permanent d’où, à chaque instant, pouvait tomber la sentence toujours prête, ils n’a- • • * ■ *

vaient pas besoin de s’élever au-dessus d’euxmêmes pour atteindre le dévouement; ils s’y trouvaient tout portés. Ainsi les sauvages d’Amérique offraient tranquillement leurs membres aux tortures, et, par éducation, par tempérament, par habitude, par nature, se jouaient de ce qu’osait à peine l’exaltation dçs martyrs. L’aruspice ayant déclaré que Farmée victorieuse doit perdre son général, Manlius et son collègue, sans s’émouvoir, convoquent la veille leurs officiers, et conviennent que là où l’on verra l’armée plier, l’un des deux se dévouera.

Par fierté de citoyen, TiteLive met en relief les belles parties de ce caractère; par exactitude d’orateur, il en découvre les traits expressifs : car il est obligé d’approprier ses raisons à son

auditoire, et de toucher les passions romaines

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’ par des arguments romains. Considérez dans le

discours de Camille cette religion.qui n’est qu’un

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culte, si minutieuse, si soigneuse des formes con-

sacrées, si attachée aux rites extérieurs, dont on

observe non l esprit, mais la lettre, qui seule em-

pêche le peuple d’émigrer à Yéies, parce que, toute politique et locale, elle attache au sol le gouvernement et le citoyen. « Nous avons une ville fondée suivant les auspices et les augures. Nul endroit en elle qui ne soit plein des dieuÿ et de leur culte. Nos sacrifices solennels ont non-seule-

ment des j ours, mais des lieux fixés. Abandonnerez^ vous, Romains, tous ces dieux privés et publics^ Que votre action ressemble peu à celle de ce no-, ble jeune homme, G. Fabius, que les ennemis virent avec une admiration égale à la vôtre, lorsque, parmi les javelots gaulois, descendu de la citadelle, il accomplit sur le Quipnal le sacrifice solennel delamaison Fabia! Youlez-vous que les

rites de famille ne soient pas interrompus mtêmé

pendant la guerre, et que les rites publics et les

dieux romains soient abandonnés même dans la

paix? Quelqu’un dira peut-être qu’on les accomplira à Yéies, ou que de Yéies, on enverra ici nos

prêtres pour les accomplir ; ni l’un ni l’autre nè * • , - » * * peut se faire sans violer les usages sacrés. Et pour

ne pas énumérer par espèces toutes nos cérémonies

et tous nos dieux, dans le banquet de Jupiter

peut-on placer le pulvinar ailleurs qu’au Capitole? Que dirai-je des feux éternels de Vesta, et

• . » » * ** de cette statue, gage de domination, gardée dans

son temple ? Que dirai-je de vos boucliers, Mars Gradivus, et toi, Quirinus, notre père? Voulez-

LES CARACTÈRES DANS flTE tIVE. 2QS

vous abandonner en oit lien profane Ces choses saintes contemporaines de la ville, quelques-unes plus anciennes que la ville même * Et voyez quelle différence entre nous et nos ancêtres i ils nous ont transmis plusieurs sacrifîcesque nous devons faire sur le mont Albain et à Lavirtium* Lorsqu’il est contre la: religion de transporter d’une vjlle ennemie à, Rome dos cérémonies, les transporterons-nous sans profanation A Vêles,, dans une vilfe d’ennemis ? Je parle du culte et des temples : que dirai-je donc des prêtres? Ne songez-vous pas quel sacrilège on commettrait? Les Vestales ne peuvent avoir qu’une seule demeure, celle

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d’oü rien ne les fit jamais sortir que la prise de la ville. Le flamine de Jupiter ne peut rester une nuit hors de Rome sans faire un crime. Ces prêtres romains, lès ferez-vous Véiens, et tes Vestales t’abandonneront elles, 6 Vesta? Et le flamme habitant à l’étranger comjmttra-t-il chaque nuit une impiété que la république expiera avec lui? Que dirai-je de tant 4o choses que nous accomplissons avec des auspices, toutes presque dans 4e pomœriuni? À quel oubli, à quel abandon les livrèns-nous ? Les comices par curies d’oii dépendent toutes les affaires de la guerre, les comices par centuries dans lesquels vous créez les consuls et les tribuns militaires, oii peuvent-ils

se tenir avec des auspices, sinon dans, l’endroit

accoutumé?... Ici est le’Capilolc, où, lorsqu’on trouva jadis uhe tête humaine, les aruspices répondirent que dans ce lieu serait la tête du monde et le siège de l’empire; ici, lorsque sous- la conduite des augùreson ôtait les autels du Capitole, la Jeunesse et le dieu Terme, à la grande joie do nos pères, ne soutinrent pas qu’on les déplaçât, loi sont les feux de Testa, les boucliers tombés du ciel, et, si vous y restez, des dieux tous propicesM»On voit que l’amour de la patrie est* religieux à Home, àutantque politique; les dieux sont habitants du soj et Romains ; quelle doit être la force de ce sentiment en qui les autres sc réunissent! De notre temps, ils . sont séparés. La Ville qti’on habite, la religion qu’on suit, l’État °ù l’on est compris, forment trois mondes tou-

jours distincts, parfois ennemis. Chez les anciens* il n’y en avait qu’un, la cité. Elle était la ville ; on lui sacrifiait la famille; elle se confondait avec la religion; le cœur et la pensée de l’homme ‘ étaient tout à la patrie, et, de quelque côté qu’on regardât son âme, on ne voyait en lui que le citoyen.

Le portrait que peignent ces discours a-t-il tous ses traits et sa couleur vraie? Je ne le pense pas. Il est bon de dire que Cincinnatus labourait la terre. Mais un mot jeté en passant ne montre

r. Tite Live, V, 52. — 2. Criton, discours de Socrate.

pas les Romains à la charrue. On les imagine mal, tant qu’on ne touche pas les détails crus de leur vie domestique. L’esprit aperçoit plutôt des idées que des figures; on attend une main qui marque et arrête ces contours vagues et flottants. On cherche dans Juvénal, dans Plutarque, dans Caton , des Mis plus sensibles * des traits plus originaux, des couleurs J)lus vives. Ceux-ci peignent quand ils représentent leurs ancêtres labourant nus sous le soleil brûlant, « défrichant les cailloux et les rochers du Sabirtutn, buvant au bout du champ un peu dë Vinaigre et d’eau, trois maîtres dans la chaumière, iih seul esclave,» le soir tous mangeant des légumes à la mêifie table. C’est peu de dire qu’ils furent pauvres et sobres; ces termes généraux, utiles dans une dissertation, ne servent de rieh dans une péinture. Il faut parler, non à la raison, mais à l’imà^ gination. On me la remue que par des faits tout grossiers et rustiques, en la promenailt dans les’ granges, dans lés étables, parmi les hoyaux et l’attirail de la ferme. Tite-Live, qui rapporte

vingt fois qu’on fit un grand butin, frappe moinà qu’Àulu-Gelle qui donne une idée de ce butin: une pique, le fût d’une lance de bois, dès nâvêts, des fourrages, une outre, Un sac, Un flambeau, voilà ce que le soldat peut garder^ et il jure aux tribuns militaires que , dans le camp

romain et à dix milles à la ronde, il ne volera pas au delà d’une pièce d’argent par jour. Des expressions nobles et des périodes éloquentes ne . figurent pas aux yeux ces paysans qui pillent des paysans. Conduisez les patriciens à leur maison de campagne ; découvrez l’homme sous le héros, le maître âpre et économe sous le grand homme.

Dites-nous 1 avec Caton que Manius et Marcus Manlius ont trouvé le moyen de gratter la lie des tonneaux, que les sénateurs se transmettent des recettes pour guérir les bœufs malades, pour blanchir le sel , pour empêcher les insectes de ronger les vêtements. Nous comprendrons alors qu’ils labourent non par philosophie et pour montrer leur grand cœur, mais par intérêt, « et pour faire une bonne maison ; » vrais campa- ■ gnards qui pour louer un honnête homme l’âp- , pellent un bon laboureur, un bon colon; si excellents ménagers que Métellus , dans un éloge funèbre, mettait parmi les dix vertus de son père l’art de gagner beaucoup d’argent*. Apprenons ’ de Caton comment ils savent compter et profiter. Ce dialogue du fermier et du maître vaut

bien le récit d’une bataille : « Que le père de famille, dèfc qu’il est arrivé à sa ferme, sitôt qu’il a salué le lare familier, fasse le tour de sa terre

1, Caton, de V Agriculture ,'152.— -2. Cicérop.ll est vrai qu’if Ajoute : « par de lions moyens. *

le jour même, s’il se peut, sinon le lendemain. Quand il a connu comment la terre est cultivée, quels ouvrages sont achevés et inachevés, que le

lendemain il appelle le fermier, lui demande ce

qu’on a fait d’ouvrage, ce qui reste à faire, si l’ouvrage a été achevé à temps, s’il peut achever ce qui reste, ce qu’on a.fait de blé, de vin et de toutes les autres choses. Sitôt qu’il a connu tout cela, il doit faire le compte des ouvrages et des journées. S’il trouve qu’on n’a pas travaillé, 4 le fermier répond qu’il a fait tous ses efforts, que des esclaves se sont ehfuis, qu’il ÿ a eu des corvées. Lorsqu’il aura donné toutes ces raisons et beaucoup d’autres, rappelle -le au compte desf ouvrages et des journées de travail; si le temps, a été pluvieux, vois combien il y a eu de jours de pluie, quels ouvrages ont pu être faits pendant la pluie : laver les tonneaux, les enduire de poix, nettoyer la ferme, transporter le blé, porter clehors le fumier, raccommoder les vieillea

cordes, en faire de nouvelles.... Les jours de fête

on a pu nettoyer les vieux fossés, travailler à la route publique, couper les broussailles, fouir le * jardin, nettoyer le pré, lier l’osier, moudre le ^rain.... Quand les esclaves ont été malades, on a pu épargner tant sur leur nourriture.... Qu’il vende l’huile si elle a du prix, et ce qui reste de

vin et de blé; qu’il vende les vieux bœufs, les

veaux, les petites brebis^ la laine, les peaux, le§ vieilles charrettes, les vieux fers, l’esclave vieux, l’esclave malade; s’il reste quelque chose d’autre, qu’il le vende : il faut que le père de famille soit vendeur, non acheteur. » Terrible style, précis jet sec comine un chiffre, manuel d’administrateurs et de maîtres 1 L Cette clairvoyance d’avapce, cet interrogatoire réglé d’avance qui arrache au fermier le compte d’une mesure d’orge et d’une heure d’ouvrage, cette exploitation de la maladie, de la vieillesse, des jours de pluie, des jours de fête, montre de quelles mains vigoureuses et avides le Romain serrera et pressurera la terre et les hommes. Cette Ame, comme celle d’Appius Cæcus, est un arc toujours tendu.. On s’explique enfin ce courage indomptable à Trasimène, à Cannes; il est nourri par l’orgueil et par l’amour de la patrie , mais plus encore par l’éducation et la vie rustique. « Les laboureurs, dit Caton, font les soldats les plus actifs et les hommes les plus braves 2 . » Ceux qui pendant quinze ans ont fendu le sol pierreux du Sabinum, resteront debout un jour entier dans la poussière, au bord du Yiilturne, percés par les flèches numides, les épléûx gaulois, les épées espagnoles, frappant sur l’ennemi comme ils lrap-

1. Comparer ce livre aux Économiques de Xénophon; — 2. Caton, de V Agriculture. Préface.

paient sur la terre, avec une, obstination farouelle, ne tombant que lorsque le sang leur manque, et alors encore déchirant de leurs dents le visage dès ennemis abattus, ou enfonçant leur télé dans le sable poijr achever de mourir.

Une fois que 1 q père de famille a fait sa vente, compté la récolte, marqué par écrit quel champ on doit mettre en blé, quel autre en orge, il rentre <\ Rome. On le voit dans Tite Live au Fo-

rum, discutant les lois, mais non chez lui oc-

cupé à plaider et à faire ses affaires. Nous ne connaissons que sa .vie publique. Horace cf les jurisconsultes nous découvrent sa vie privée.

« Le Romain place ses éeus prudents en bonnes créances, écoute?le§^pnciens , explique au jeune homme par quels moyens on peut accroître son bien, diminuer ses? fantaisies dispendieuses 4 . »

De grand matin, Tibêrius Coruncanius ou Sextus * Ælius siègent dans le vestibule de leur maison parmi les images de leurs ancêtres, et répondent sur le droit à leurs clients. Ils leur donnent les formulés d'action, et leur enseignent les gestes et pantomimes juridiques, les combats simulés , sans lesquels on n’est point admis à revendiquer # sa chose. Celui-ci se grave dans la mémoire les paroles sacramentelles, et apprend que s’il dit -

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